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Full text of "Contes de Pantruche et d'ailleurs"

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Petite  Collection  du  “ 


TRISTAN  BERNARD 


COUTES 


Bantruche 

EJ 


Illustrations  de  VALLOTTON 


1 


60  centimes. 


CONTES 

de 

BANTRUCHE 


et  d’ai  I leu  rs 


M.  TRISTAN-BERNARD,  par  lÉANDRE. 


TRISTAN  BERNARD 


COflTES 

DE 

Pantruche 


(^lluôtiaiiona^  dej^  (^ . ^ Clllottoil 


PARIS 

F.  JUVEN  ET  C‘%  ÉDITEUR 
10,  RUE  SAINT-JOSEPH,  10 


1897 


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C O N TES 


DE 


P ANTRU  CHE 

et  d’ailleurs 


Le  Prestige  des  Banknotes 


Quand  James  arriva  dans  nos  murs,  il  possédait  quinze  louis 
en  tout.  11  eût  pu  subsister  deux  mois  et  chercher  une  place  en 
battant  le  pavé,  qui  ne  se  tient  jamais  pour  battu. 

Il  préféra  embrasser,  dès  Pabord,  une  carrière  élégante  et 
difficile,  qui  demande  beaucoup  d’ingéniosité  et  divers  autres 
dons  de  nature,  la  carrière  absorbante  entre  toutes,  qui  ne  laisse 
ni  loisirs,  ni  vacances.  Il  se  consacra  bravement  à l’oisiveté. 


II 


, Il  se  procura  un  complet  de  voyage,  une  belle  malle  d’occa- 
sion, couverte  d’étiquettes  d’hôtels  suisses  ou  méditerranéens, 
et  vingt  sous  de  vieux  papiers,  pour  rendre  cette  malle  pesante. 


6 


CONTES  DE  PANTRUGHE 


Puis,  il  héla  iiii  fiacre  h galerie,  et  se  fit  conduire,  lui  et  son 
bagage,  dans  un  hôtel  fashionable,  r Hôtel  des  Princes  Noirs  et 
des  Tigres  de  Norvège, 


Y ayant  retenu  un  petit  appartement  bien  exposé^,  il  allongea 
aux  valets  trente  francs  de  pourboire,  sur  les  cinquante  qui  lui 
restaient.  Il  résolut  de  prendre  pension  au  restaurant  Jimmy. 

Il  se  commanda  chez  Duvahs,  l’excellent  tailleur  canadien, 
une  dizaine  de  vêtements,  redingotes,  jaquettes,  smokings, 
pet-en-l’air,  habit  de  soirée,  culottes  de  cycle,  culottes  de  che- 
val, tâta  minutieusement  les  étoffes,  et  discuta  la  coupe  avec 
un  air  hiératique. 

Si  le  prince  de  Galles  eût  vu  les  cravates  et  les  chemises  que 
James  se  commanda  chez  Teminore,  il  eût,  dans  le  désespoir  de 
la  défaite,  abdiqué  toute  prétention  à l’élégance,  et  se  fût 
habillé,  séance  tenante,  en  ouvrier  ferblantier.  Feu  Brummel, 
lui-même,  en  voyant  les  belles  chaussures  vernies  de  James, 
eût  laissé  échapper  une  éructation  bruyante,  si  cette  marque  d’in- 
tempérance ou  de  dépit  n’était  interdite  à ceux  dont  l’estomac  a 
des  raisons  posthumes  pour  ne  fonctionner  plus. 


ET  D’AILLEURS 


■7 


MI 

Contre  la  somme  de  trois  francs,  im  employé  du  télégraphe 
remit  à James  dix  cartes  ouvertes.  James  en  écrivit  la  suscrip- 
tion  d’une  écriture  chaque  fois  différente.  Puis,  il  se  les  adressa 
à son  hôtel,  à des  heures  où  il  se  doutait  bien  qu’il  n’y  était  pas. 

Jusqu’à  sa  rentrée,  cés  cartes  traînent  sur  le  bureau  — à 
portée  de  l’œil  indiscret  de  la  patronne. 

D’une  écriture  nette  et  posée  : 

Cher  monsieur  James, 

Votre  enchère  n'est  pas  couverte.  Le  château  et  ses  dépendances 
vous  restent,  ainsi  que  les  cent  soixante-dix  bœufs. 

ViNAiGRET,  notaire. 

Et  ces  quelques  mots,  en  caractères  hâtifs,  mais  princiers  : 
Cher  James, 

On  ne  vous  voit  plus,  Vme^  donc  déjeuner: 

Henri  d’Orléans,  duc  d’Aumale. 

D’une  grande  écriture  longue  : 

Quel  beau  collier  de  perles,  beau  chou!  Tu  me  gâtes  l Viens 
ce  soir.  ' 

Frédégonde  de  BrunehauLt 


IV 

Une  après-midi,  James  passe  chez  son  tailleur  : 

— Auriez-vous  mille  francs  dans  votre  caisse?  Je  vous  les 
rendrai  à cinq  heures  et  vous  m’éviterez  la  peine  d’aller  jusqu’à 
la  Banque. 


8 


CONTES  DE  PANTUUCHE 


Voilà  des  choses  qu'il  ne  faut  jamais  dire  à des  gastralgiques. 
Le  visage  de  rexcellent  Duval’s  devient  terreux  comme  un  sou- 
lier de  jardinier.  Mais  il  réfléchit  qu’il  s’est  enfoncé  à fond  en 
livrant  une  commande  de  trois  mille  francs  de  vêtements. 
Refuser  de  prêter  cinquante  louis,  ce  serait  s’avouer  à lui-même 
qu’il  a fait  une  affaire  hasardeuse.  Et  les  mauvaises  affaires 
sont  très  mauvaises  pour  l’estomac.  11  préfère  allonger  les  mille 
francs  sans  ardeur. 


James  passe  alors  au  bureau  de  son  hôtel  : a Avez-vous  des 
lettres  pour  moi,  madame  Tibère?  » Puis,  négligent,  tirant  son 
portefeuille  : ((  Faites-moi  donc  chercher  de  la  monnaie  de  mille 
francs,  des  billets  et  des  louis.  )) 

Il  entre  une  demi  heure  après,  comme  par  hasard,  chez  son 
chemisier.  Brillant  morceau  de  critique  sur  les  derniers  cols 
livrés.  Puis,  désinvolte,  tirant  son  portefeuille  et  des  louis  : 
((  Donnez-moi  donc  un  billet  de  mille  pour  toute  cette  monnaie, 
qui  m’embarrasse.  ))  Le  chemisier  dit,  en  riant  bassement  : ((  Il 
y en  a bien  d’autres  qui  voudraient  être  embarrassés  comme 
vous.  » 

James  entre,  l’instant  après,  chez  Odessa.  Elégie,  reprise  en 


ET  D’AILLEURS 


9 


chœur,  sur  ce  thème  : la  fragilité  des  bottines  vernies!  Puis 
James,  machinal,  tirant  son  portefeuille  : ((  Auriez-vous  deux 
billets  de  cinq  cents  pour  un  de  mille?  » 

Au  restaurant,  maintenant.  Il  y pénètre  d'un  air  distrait.  La 
dame  de  la  caisse,  sur  sa  demande,  lui  remet  dix  billets  de  cent 
francs  pour  ses  deux  billets  de  cinq  cents. 

A cinq  heures  moins  le  quart,  il  rapporte  les  cinquante  louis 
au  tailleur,  qui  en  agonise  de  joie  et  s'excuse  d'une  voix  défail- 
lante : 

— Pourquoi  vous  être  pressé?  Vous  m'auriez  remis  la  somme 
un  de  ces  jours.  Enfin! 


V 

James,  satisfait  d'avoir  consolidé  son  crédit,  s'offre  en  sup- 
plément, à son  dîner,  une  bouteille  de  champagne  que  la  dame 
de  la  caisse  inscrira  joyeusement  à son  compte. 


Le  Collectionneur 


I 

Un  matin  cTavril,  mon  ami  Lartiilenr  adopta  .nn  enfant  de 
quelques  mois.  11  se  trouvait  dans  les  conditions  légales,  n'ayant 
pas  d'enfant  vivant. 

Puis,  il  se  dit  : a Maintenant  que  j'ai  un  enfant  adoptif,  ne 
serait-il  pas  bon  que  j'eusse  également  un  enfant  naturel?  » Il 
en  toucha  deux  mots  à une  modeste  ouvrière,  sa  voisine  de 
palier.  Elle  lui  donna,  le  terme  accompli,  un  enfant  naturel, 
qu'il  alla  reconnaître  à la  mairie. 

Après  le  baptême,  il  rentre  chez  lui  tout  soucieux  : ((  J'ai  bien, 
pensait-il,  un  enfant  adoptif  et  un  enfant  naturel,  mais  je  n'ai 
pas  d’enfant  adultérin. 

((  Au  fait,  acheva-t-il,  mon  notaire  n’est-il  pas  marié?  Si  je 
me  faisais  présenter  à sa  femme?  » 

Ce  qui  fut  dit  fut  fait.  11  fut  bientôt  en  bons  termes  avec  la 
notairesse. 

Un  soir,  comme  il  dînait  chez  ses  parents,  il  eut,  après  le 
potage,  un  sursaut.  « Sapristi!  se  dit-il  en  lui-même,  je  n'ai 
pas  d'enfant  incestueux!  ))  Justement,  il  lui  restait  encore  une 
sœur  non  mariée,  et  il  put  se  procurer  à peu  de  frais  un  enfant 
parfaitement  incestueux,  qui  n'était  pas  adultérin. 


CONTES  DE  PANTRUCHE  ET  D’AILLEURS 


11 


Cependant,  les  puritains  commençaient  à le  regarder  d’un 
mauvais  œil. 

II 

Alors  il  se  dit  : ((  Faisons  taire  les  langues  et  prenons 
femme.  » 

Mais  il  s’agissait  de  s’assurer  tout  d’abord  un  enfant  légitimé. 
Il  entreprit  donc  la  séduction  d’une  jeune  fille  très  bien,  et  ne 
l’épousa  qu’après  qu’elle  lui  eut  donné  un  petit  garçon  qui  fut 
aux  termes  de  la  loi,  un  enfant  légitimé.  Puis  il  la  rendit  mère 
une  seconde  fois,  pour  avoir  un  enfant  purement  légitime. 

Il  vivait  en  paix,  avec  sa  compagne,  dans  une  petite  maison 
de  Neuilly.  Autour  de  lui  jouaient  l’enfant  adoptif,  l’enfant 
naturel,  le  légitimé,  le  légitime,  voire  l’adultérin,  que  lui 
envoyait  souvent  la  notairesse,  et  aussi  Gaspard,  l’enfant  inces- 
tueux, qui  l’appelait  papa  le  lundi,  le  mercredi,  le  samedi,  et 
mon  oncle  les  autres  jours  de  la  semaine. 

III 

Lartilleur  n’était  pas  complètement  heureux,  car  souvent  la 
santé  de  ses  enfants  le  mettait  dans  des  transes  douloureuses. 
Il  craignait  qu’un  malheur  n’arrivât  à l’enfant  naturel  et  ne 
dépareillât  ainsi  sa  collection. 

Vivant  en  état  de  mariage,  il  ne  pouvait  donner  le  jour  qu’à 
des  enfants  légitimes  ou  adultérins,  et,  pour  remplacer,  à l’occa- 
sion son  bâtard,  il  eût  été  contraint  de  se  séparer  de  sa  femme  (par 
les  moyens  toujours  pénibles  du  divorce  ou  du  meurtre). 

Quant  à la  mort  de  l’enfant  adoptif,  c’était  un  cauchemar 
pour  lui  que  d’y  songer.  Pour  se  trouver  à nouveau  dans  les 


12 


CONTES  DE  PANTRUGHE 


conditions  légales,  et  adopter  un  autre  enfant,  il  lui  eût  fallu 
primitivement  supprimer  tous  les  siens,  et  recommencer  sa  col- 
lection. 

IV 

Cependant,  le  ciel  le  bénit.  La  santé  de  ses  enfants  demeura 
florissante,  et  il  vivait  en  paix,  tel  un  patriarche,  au  milieu  de 
cette  famille  de  bric-à-brac. 

On  le  rencontrait  assez  souvent  dans  le  monde,  dans  les  salons 
académiques  et  les  diverses  ambassades,  où  il  aimait  à vanter 
sa  petite  famille. 

Un  soir,  au  fumoir.  Le  Blafard  ricana. 

— Pas  très  complète,  tu  sais,  ta  fameuse  collection?  Il  y 
manque  un  numéro  important. 

— Je  voudrais  savoir  lequel,  riposta  Lartilleur  d’un  ton  très 
assuré. 

— Il  y manque,  continua  Tautre,  un  enfant  posthume. 

Lartilleur  blêmit  à cette  parole. 

— Et  prends  garde,  acheva  froidement  Le  Blafard  ; à suppo- 
ser que  tu  meures  subitement,  sans  que  ta  femme  soit  grosse, 
il  est  à présumer  que  l’enfant  posthume  manquera  toujours  à 
la  série.  D’autre  part,  si  tu  la  fécondes  et  si  tu  oublies  de  mou- 
rir, tu  seras  père  de  deux  enfants  légitimes.  Un  numéro  double  : 
triste  gaffe  pour  un  collectionneur  ! 

Lartilleur  se  leva  d’un  trait.  Il  passa  dans  un  salon  voisin, 
où  sa  femme  jacassait  paisiblement  avec  des  dames  du  haut 
monde,  et,  d’un  ton  impératif  : 

— Adèle,  rentrons  chez  nous.  Illico  ! 

Quelques  temps  après,  nous  apprîmes  que  Lartilleur  s’était 
mortellement  blessé  en  jouant  avec  une  arme  à feu,  dont  il  avait 


ET  D’AILLEURS 


13 


imprudemment  pressé  la  gâchette  au  moment  même  où  le  canon 
se  trouvait  entre  ses  dents.  Il  laissait  plusieurs  enfants  de  diffé- 
rents lits  et  Tespoir  dùm  enfant  posthume. 

La  succession,  avec  des  héritiers  si  divers,  ne  manqua  pas 
de  s'égarer  dans  la  forêt  des  articles  du  Code  et  fit  la  rencontre 
du  Fisc,  qui  Favala  tout  entière,  gloutonnement. 

La  famille  de  Lartilleur  se  trouvait  sans  ressources.  Mais  il 
avait  prévu  ces  difficultés  et  léguait  sa  collection  aux  Enfants 
assistés  du  département  de  la  Seine. 


Qu’est-ce  qu’ils  peuvent 

bien  nous  dire  ? 

Telle  était  la  question  que  se  posaient  les  savants,  réunis  au 
congrès  de  Pampelune  pour  chercher  les  moyens  de  communi- 
cation possibles  entre  la  planète  Terre  et  la  planète  Mars.  L'ac- 
cord s'était  fait  sur  ce  point,  que  les  signes  lumineux  observés 


à la  surface  de^jMars  étaient  bien. des  signaux  à notre  adresse, 
dont  il  s'agissait  de  trouver  le  sens.  Et  ce  n'était  pas  douteux  : 
pourquoi  voulez-vous  qu'une  planète  perde  son  temps  à s'éclai- 
rer ainsi  a giorno,  si  ce  n'est  pour  converser  avec  d'autres 
planètes  ? - 


CONTES  DE  PANTUUCHE  ET  D’AILLEURS 


15 


Le  docteur  Isidorus  présenta  une  motion,  qui  fut  adoptée  à 
r unanimité. 

((  Admettons,  disait  ce  savant  docteur,  que  les  Martiens  sont 
beaucoup  plus  avancés  que  nous  dans  la  voie  du  progrès  et 
qu'ils  se  sont  rendu  compte,  par  des  moyens  perfectionnés  de 
téléphonie  et  de  téléphotie,  de  tout  ce  qui  se  passe  à bord  de 
notre  planète.  Risquons  donc  le  coup  et  écrivons-leur  én  fran- 
çais. Ça  ne  nous  coûtera  jamais  que  vingt-deux  milliards  ! 

Pour  écrire  à des  gens  qui  habitaient  si  loin,  il  fallait  se  pro- 
curer une  feuille  de  papier  énorme  et  surtout  un  endroit  très 
plat  pour  l’étaler.  On  choisit  l’endroit  classique  pour  une  expé- 
rience de  ce  genre,  les  déserts  de  l’Afrique  centrale  ; on  supprima 
des  oasis,  on  rasa  des  villages  de  nègres,  pour  empêcher  que 
l’immense  feuille  fît  des  plis.  Par  la  même  occasion,  on  civilisa 
dès  quantités  de  noirs,  et  l’on  convertit  au  végétarisme  tous  les 
cannibales  del’Ouandsi,  de  l’Ouandgéet  de  l’Ouandga,  si  friands 
jusque-là  de  chair  humaine  qu’ils  nourrissaient  de  leurs  propres 
oreilles  leurs  ventres  affamés. 

On  réquisitionna  tous  les  produits  des  fabriques  d’encre,  si 
bien  qu’en  Europe  l’encre  maiKpia.  Séverine  dut  écrire  sur 
l’écorce  des  arbres  ses  éloquents  appels  à la  charité  publique, 
durant  que  des  tambours  de  ville,  pareils  aux  anciens  rapsodes, 
déclamaient  dans  les  carrefours  de  Limoges,  des  Andelys  ou  de 
Loudéac  les  alexandrins  de  M.  François  Coppée. 

Quand  on  eut  rendu,  par  des  procédés  chimiques,  l’encre  par- 
faitement lumineuse,  d’immenses  rouleaux,  traînés  par  des 
bœufs,  l’étalèrent  pour  former  les  lettres  sur  la  feuille  de  papier. 
Ce  travail  dura  près  de  quatre  mois.  Comme  les  signaux  de 
Mars  continuaient  de  plus  belle,  on  avait  décidé  d’envoyer 
d’abord  cette  brève  interrogation  : 

— Plaît-ü  ? 

Chacune  de  ces  lettres  mesurait  cent  lieues  de  hauteur.  Et 


16 


CONTES  DE  PANTRUGUE  ET  D’AILLEURS 


Ton  prit  soin  de  mettre  sur  les  i des  points  d’un  diamètre  tel, 
(pi’une  armée  tout  entière  y pouvait  évoluer. 

L’inscription  terminée,  on  attendit  au  grand  observatoire  du 
(iabon  la  réponse  de  la  planète  Mars.  On  n’attendit  pas  long- 
temps. Vingt  quatre  heures  après,  courrier  par  courrier,  la 
réponse  de  Mars  arriva  par  lettres  lumineuses  isolées,  qui  appa- 
raissaient l’une  après  l’autre,  de  quart  d’heure  en  quart  d’heure. 
L’observatoire  les  télégraphiait  aux  Terriens  surexcités. 

Or,  la  réponse  à la  question  : Plaît  il?  disait  simplement  : 

— Rien. 

On  étala  dans  l’Afrique  centrale  une  nouvelle  feuille  de  papier, 
sur  laquelle  on  écrivit  ces  mots  (le  travail  dura  sept  mois)  : 

Alors  ^ pourquoi  nous  faites-vous  des  signes? 

Mars  répondit  : 

Ce  n'est  pas  à vous  que  nous  parlons.  C'est  à des  gens  de  la 
planète  Saturne. 


Gangrène  des  paletots 

et  Névrose  des  bottines. 


Une  récente  chronique  scientifique  du  Temps  signalait,  dans 
un  journal  industriel,  ((  une  étude  pleine  d'aperçus  nouveaux 
sur  une  maladie  connue  et  inexpliquée  des  chaudières  à vapeur  : 
on  la  nomme  la  corrosion  par  pustules  )). 


((  C'est  là,  ajoute  notre  confrère,  une  vraie  maladie,  analogue 
à la  variole  des  humains!..  Vos  bouillottes  se  garnissent  d'am- 


18 


CONTES  DE  PANTRUGHE 


poules  OU  de  pustules...  Les  ampoules  crèvent,  grêlant  la  tôle... 
11  arrive  souvent  qu’une  chaudière  au  repos  contracte  de  sa 
voisine  une  maladie  pustuleuse.  )) 

Courteline  nous  a dit  jadis  l’histoire  réjouissante  d’un  aliéné 
qui  ((  fait  des  hlagues  » h des  objets  domestiques.  Ne  raillons 
plus,  désormais,  puisque  ces  compagnons  inanimés  de  notre 
existence  ont,  eux  aussi,  leurs  souffrances  et  leurs  deuils. 


Le  savant  Gugli  Meyer,  au  cours  de  sa  vie  d’étudiant,  a 
recueilli  d’intéressantes  observations  sur  la  maladie  poisseuse 
des  tables  de  café,  cette  affection  terrible  qui  se  communique 
aux  paletots  par  les  coudes. 

Il  résulte  de  nombreuses  expériences  faites  par  le  docteur 
Saint-Grasy  sur  les  prisonniers  du  Dépôt,  que  le  séjpur  des 
fortifications,  arches  des  ponts  et  bancs  de  gare,  est  moins 


ET  D’AILLEURS 


19 


favorable  aux  vestons  et  aux  redingotes  que  la  fréquentation 
exclusive  des  salons  d'ambassades. 

On  sait,  d'autre  part,  que  les  longues  veilles  et  les  orgies  ne 
conviennent  pas  toujours  au  tempérament  un  peu  fragile  des 
devants  de  chemise.  A la  suite  de  repas  prolongés,  ils  contrac- 
tent diverses  maladies  cutanées  (plaques  vineuses,  etc.).  Les 
chapeaux  hauts  de  forme,  eux  aussi,  s'accommodent  assez  mal 
des  expéditions  nocturnes  dans  les  brasseries  et  lieux  de  plaisir. 

Certaines  personnes  ont  l'habitude  de  mettre  leurs  semelles 
de  bottines  en  contact  avec  le  trottoir.  Il  en  résulte  à la  longue 
un  danger  réel.  En  effet,  plusieurs  de  nos  correspondants  ont 
remarqué  qu'il  se  produisait  un  amincissement  progressif  de  la 
semelle,  susceptible  de  .dégénérer  en  une  ulcération  très  grave. 

On  a constaté,  dans  un  autre  ordre  d'idées,  que  les  pardessus 
d'hiver  finissaient  par  devenir  très  impressionnables,  malgré 
leur  rude  aspect.  J'en  ai  connu  un  qui  s'est  mis  à dépérir  tout 
à fait,  faute  d'avoir  pu  se  consoler  de  la  perte  successive  de 
tous  ses  boutons,  dont  chacun  laissait  en  s'en  allant  un  grand 
vide... 

J'ai  observé,  pour  mon  compte,  un  phénomène  étrange,  qui 
relève  plutôt  de  l'étude  des  maladies  mentales  : c'est  l'effet  du 
beau  temps  sur  l'état  cérébral  des  parapluies.  J'ai  essayé,  à 
diverses  reprises,  d'acclimater  chez  moi  un  parapluie.  Dans 
les  premiers  temps  il  revenait  régulièrement  au  logis,  avec  la 
docilité  exemplaire  d'un  caleçon  ou  d'un  gilet  de  (lanelle.  Mais, 
si  le  temps  se  mettait  au  beau  au  cours  de  notre  promenade,  il 
se  produisait,  chez  mon  parapluie,  une  amnésie  bizarre  : il 
oubliait  totalement  le  chemin  de  la  maison. 

Ne  terminons  pas  cette  courte  étude  sans  signaler  le  pouvoir 
d'hypnotisme  que  peuvent  acquérir  certains  individus  sur  les 
objets  domestiques.  Une  dame,  qui  demeurait  sur  mon  palier, 
charmait  absolument  les  ombrelles,  les  mouchoirs  de  batiste  et 


20 


CONTES  DE  PANTRUCHE  ET  D’AILLEURS 


les  presse-papiers,  qui  quittaient  un  à un  les  grands  magasins 
pour  la  suivre  jusque  chez  elle.  Ce  cas  intéressant  lui  valut  la 
visite  de  c[uelques  curieux,  et  même  de  notre  commissaire  de 
police,  lequel  s’intéressait  beaucoup  à ces  questions  spéciales. 


Apparitions 


Quelques  mois  après  la  mort  de  ma  tante  Coromandel,  je  fus 
pris  d’un  grand  désir  de  revoir  la  chère  dame.  On  me  donna 
l’adresse  d’un  médium  de  Vaugirard,  la  veuve  Amédée. 

C’était  une  personne  de  forte  taille,  remarquable  par  un 
énorme  nez  crochu. 


On  me  fit  écrire  sur  un  registre  mes  nom  et  prénoms  et 
ceux  de  mes  père  et  mère.  Puis  on  me  conduisit  dans  une  assez 
grande  pièce  tendue  de  noir,  où  la  veuve  Amédée  me  demanda 
quelques  renseignements  sur  ma  pauvre  tante  Coromandel. 

Ne  se  coiffait-elle  pas  de  bandeaux  noirs?  Je  répondis  que  je 
l’avais  toujours  connue  avec  des  cheveux  blancs. 


22 


CONTES  DE  PANTRüGHE 


Ces  renseignements  obtenus,  la  veuve  Amédée,  que  les  es- 
prits travaillaient,  parut  soudain  défaillir  et  promena  autour 
d'elle  des  yeux  égarés.  Elle  eut  encore  assez  de  force  pour  me 
prier  de  m’asseoir  auprès  d’une  petite  table. 

La  lumière  s’éteignit  et  des  mains  me  garrottèrent  dans 
l’ombre.  Deux  ou  trois  minutes  s’écoulèrent. 

Puis,  j’entendis  de  faibles  gémissements.  Une  blanche  clarté 
prit  une  forme  dans  un  angle  de  la  pièce.  Et  je  distinguai 
bientôt,  à quelques  pas  de  moi,  une  dame  bien  bâtie,  pourvue 


d’un  grand  nez  et  coiffée  de  cheveux  blancs  crespelés.  Cette 
dame  me  dit  d’une  voix  chantante  : Bonjour,  cher  enfant  ! 

Je  pensai  alors  que  cette  personne  de  forte  structure  pouvait 
bien  être  la  tante  Coromandel,  que  son  séjour  dans  l’autre 
monde  avait  changée  considérablement,  modifiant  par  des  in- 
fluences funèbres  jusqu’à  la  forme  de  son  nez,  qui,  d’humble- 
ment camard,  était  devenu  impérieux  et  crochu. 

Nous  entamâmes,  le  fantôme  et  moi,  une  conversation  assez 
banale.  Je  demandai  à la  tante  Coromandel  si  elle  se  plaisait 
dans  l’autre  monde.  Elle  me  confessa  qu’elle  y était  mystérieu- 
sement tracassée  par  des  embarras  d’argent.  Elle  me  demanda 
donc  de  lui  prêter  cent  vingt-cinq  francs,  que  je  dus  déposer  à 


ET  D’AILLEURS 


23 


côté  de  moi  sur  une  petite  table,  en  me  servant  de  mon  bras 
droit  qu’en  me  garrottant,  on  avait  précisément  laissé  libre. 

L’ombre  prononça  alors  des  paroles  vagues  et  sembla  s’en- 
foncer dans  le  mur.  Quand  la  lumière  se  fît  dans  la  chambre, 
tout  vestige  avait  disparu  de  la  tante  Coromandel  et  des  cent 
vingt-cinq  francs.  * 

Quelques  instants  après,  M°i®Amédée  rentra  dans  la  chambre 
et  m’avoua  qu’elle  se  sentait  travaillée  par  de  nouveaux  esprits. 
Tout  retomba  dans  l’obscurité, et  j’aperçus  bientôt  un  vieillard  au 
nez  crochu,  lequel  se  fit  connaître  comme  feu  mon  grand-père. 
Lui  aussi,  malheureusement,  avait  des  embarras  d’argent,  et  me 
pria  de  lui  laisser  cent  vingt-cinq  francs  sur  la  petite  table.  Il 
me  demanda,  en  bloc,  des  nouvelles  de  la  famille,  d’une  voix 
chantante,  et  disparut  dans  le  mur. 

Lorsque  revint  M‘"®iVmédée,  je  la  remerciai,  secouai  vigou- 
reusement mes  ficelles,  et  m’apprêtai  à prendre  congé.  Mais  le 
médium  encore  une  fois  parut  en  proie  à un  trouble  étrange. 

— Ah!  ah!  dit-elle,  j’entends  votre  grand’mère  qui  s’approche 
à pas  rapides. 

— Eh  bien!  me  hâtai-je  de  répondre,  vous  lui  présenterez  mes 
excuses.  J’avais,  certes,  le  plus  vif  désir  de  la  voir,  mais  il  est 
quatre  heures  moins  le  quart,  et  un  rendez-vous  très  urgent 
m’appelle  loin  d’ici  à quatre  heures. 


Stratégie  Chinoise 


Le  gouvernement  chinois,  ayant  reçu  d'une  fabrique  d'armes 
européennes  trois  cent  mille  fusils  nouveau  modèle,  les  fit  orner 
chacun  de  trois  clochettes.  Et  c'est  ainsi  qu'un  matin  du  der- 


nier septembre,  neuf  cent  mille  clochettes  tintèrent  et  retintèrent 
dans  la  vaste  plaine  de  Lao-Tsin. 

Le  généralissime  Hang-Hang,  suivi  de  sa  brillante  escorte. 


CONTES  DE  PANTRUGHE  ET  D’AILLEURS 


25 


s’avança  sur  une  colline  fleurie  et  s’apprêta  à donner  le  signal 
du  combat. 

Parmi  les  reporters  mêlés  à l’escorte  se  trouvait  mon  ami  Sa- 
ladier, rédacteur  militaire  au  journal  VEleveur  d'abeilles.  Il  sui- 
vait d’autant  plus  curieusement  les  opérations,  qu’il  n’entendait 
rien  à la  stratégie  chinoise. 

Le  général  Hang-Hang  leva  bien  haut  son  sabre- bicuspide,  et 
s’écria  : 

— You-Tchi! 

Ce  qui  voulait  dire  : 

((  Sur  le  dix-huitième  escadron  du  vingt-deuxième  régiment, 
formez  la  masse!  )) 

Le  commandement  : ((  You-Tchi  » ! fut  répété  par  le  général 


Ti-Tzing,  puis  par  le  général  Tao-Pé,  puis  h l’infini  par  d’autres 
chefs  de  corps.  Les  troupes  se  mirent  en  mouvement,  et  les 
neuf  cent  mille  clochettes  tintèrent  à nouveau  dans  la  plaine. 
Hang-Hang  s’écria  ensuite  de  sa  voix  forte  : 

— Nao-Tchin! 

Ce  qui  voulait  dire  : 

((  Sur  la  droite  de  la  cavalerie  formez-vous  en  bataille  ! » 

Les  généraux  répétèrent  : ((  Nao-Tchin  ! » et  toute  l’armée  vint 


^26 


CONTES  DE  PANTRUCHE  ET  D’AILLEURS 


se  ranger  en  bataille  le  long  de  la  rivière  Hu-Hu-Han,  vis-à-vis 
de  Tarmée  japonaise. 

A ce  moment,  mon  ami  Saladier  se  trouvait  près  du  généra 
lissime.  Un  grain  de  poussière  entra  dans  la  narine  droite  du- 
dit Saladier  et  le  fit  éternuer  d’une  façon  formidable  (Atchim  !) 

Alors  les  généraux  Ti-Tzing  et  Tao-Pé  s’écrièrent  : 

— Ha-Tchim! 

Tous  les  chefs  de  corps  répétèrent  Ha-Tchim  ! et,  avant  que 
Hang-Hang  pût  émettre  un  commandement  contradictoire 
l’armée  opéra  un  mouvement  tournant  qui  l’amena  sous  le  feu 
direct  de  l’artillerie  japonaise.  En  moins  d’une  minute,  trente- 
cinq  mille  Chinois  jonchèrent  le  champ  de  bataille. 

Le  reste  de  l’armée  battit  en  retraite.  Seuls  les  trente-cinq 
mille  cadavres  restèrent  dans  la  plaine.  Ils  avaient  tous  de  belles 
nattes  de  cheveux,  pour  que  l’ange  chinois  de  la  mort  pût  les 
emporter  commodément  dans  l’autre  monde. 

Mais  l’ange  chinois  de  la  mort  eut  le  tort  de  ne  pas  se  presser, 
et  fut  devancé  par  Harvey,  Jim  and  C°,  marchands  de  cheveux 
à Shanghaï,  qui  arrivèrent  avec  une  bonne  équipe  et  quelques 
tombereaux,  et  coupèrent  tranquillement  les  trente-cinq  mille 
nattes. 


Une  Semaine  bien  remplie 


C'est  lundi  dernier  que  nous  avons  conduit  au  Père-Lachaise 
mon  oncle  Mathias,  un  homme  qui  se  croyait  déjà  du  meilleur 


monde,  et  qui  est  parti  pourtant  pour  un  monde  meilleur.  Nous 
lui  avions  prédit  que  son  habitude  de  boire  de  beau  de  Seine  lui 
jouerait  une  vilaine  farce. 

La  veuve  Til)ère,  enterrée  mardi  dernier,  ne  buvait,  elle,  que 
de  beau  de  la  Vanne.  Pouvait-elle  prévoir  que  la  Vanne,  jadis  si 
dédaignée  des  microbes,  deviendrait  bientôt  aussi  fréquentée 
que  la  Seine  elle-même. 

Mercredi,  ce  fut  le  tour  de  M®  Groneau,  mon  notaire,  qui,  sur  le 
conseil  de  son  médecin,  avait  fait  bacquisition  d’un  filtre.  Mais, 
aux  dernières  nouvelles  hygiénistes,  rien  n’est  si  dangereux  que 
les  bougies  des  filtres.  Les  rendez-vous  des  microbes  de  bonne 
compagnie  se  donnent  tous  en  ce  poreux  séjour. 


28 


CONTES  DE  PANTRUCllE 


C'est  à Montparnasse  qu'on  a enterré  jeudi  mon  vieil  ami 
Mexi({ue.  Quelle  fatalité  de  boire  de  l'eau  minérale  à ses  repas! 
On  n'ignore  pas  que  des  eolonies  microbiennes  (très  élégantes) 


s'introduisent  dans  les  eaux  minérales,  pendant  la  décantation 
et  la  gazéification  rendus  de  V Académie  de  médecine, 

séance  du  28  mars  'i89i). 

Le  baron  Barron  s'était  mis  résolument  au  régime  de  l'eau 


bouillie.  Aussi,  ça  n'a  pas  traîné.  L'eau  bouillie  est  des  plus  indi- 
gestes. Au  bout  de  trois  semaines,  l'estomac  du  baron  se  ballonna, 
son  intestin  grêle  s'enfla  et  se  travailla,  pour  égaler  le  gros  intes- 
tin en  grosseur.  Ils’cnflatantque  le  baron  en  mourut.  Vendredi, 
un  petit  groupe  d'amis  l’accompagnait  au  four  crématoire. 

Avec  Godeau,  j'étais  plus  tranquille.  Une  buvait  que  du  vin. 


ET  D’AILLEURS 


29 


Et  pourtant,  samedi,  nous  avons  conduit  Godeau  au  Papa-La- 
chaise!  Il  ignorait,  cet  homme  confiant,  qu'il  avait  pour  vigne- 
ron un  capricieux  dilettante,  baptisant  son  vin  tour  à tour  avec 
de  l'eau  de  puits,  de  l'eau  de  rivière,  de  l'eau  filtrée,  de  la  vieille 
eau  minérale,  et  même  avec  de  l'eau  de  vaisselle,  en  manière 
d'eau  bouillie. 


La  Politesse  et  l’Amitié 


I 

Georges  d’Oreste  et  Maxime  Pylade  ont  été  présentés  Pun  à 
Pautre,  un  de  ces  derniers  étés,  à la  terrasse  du  café  Canadien. 
Georges  d'Oreste  et  Maxime  Pylade  sont  deux  jeunes  hommes 
bien  élevés,  de  riche  famille.  La  présentation  faite,  chacun  d’eux. 


devant  son  porto  blanc,  se  tint  un  peu  gourmé,  pas  du  tout 
entamé  par  la  chaleur,  les  cheveux  partagés  en  bandeaux,  le  cou 
très  entouré  de  cravate. 

Ils  se  découvrirent  des  amis  et  des  goûts  communs,  et  prirent 
rendez-vous  timidement,  pour  une  date  prochaine.  Ils  s’en 


CONTES  DE  PANTRUGHE  ET  D’AILLEURS 


31 


imposaient  mutuellement,  et  chacun  tenait  à se  hausser  dans 
Testime  de  Tautre. 

Au  moment  de  payer  les  consommations  : — C’est  à moi, 
s’écria  l’un.  — Pardon,  c’est  pour  moi,  riposta  l’autre. 

— Voyons,  reprit  d’Oreste,  je  n’admettrai  pas  ça. 

— Je  vous  assure  que  vous  me  désobligerez,  repartit  Pylade. 

— Prenez,  garçon! 

— Non,  non!  Tenez,  garçon  ! 

Patient,  le  garçon  attendait  la  fin  de  cette  lutte  coutumière, 
augurant  avec  satisfaction  que  le  vainqueur  ne  manquerait  pas 
de  saluer  sa  victoire  par  un  pourboire  suffisamment  épateur. 


II 

Deux  ans  se  sont  écoulés.  La  pauvre  bande  des  quatre  figu- 
rants éhontés,  le  vieux  poncif  Hiver,  le  jeune  et  équivoque 
Printemps,  le  rastaquouère  Eté,  et  l’Automne,  puant  de  snobisme 
élégiaque,  ont  passé  et  repassé,  comme  ils  font  sans  répit,^  sur 
la  scène  du  Monde.  L’eau  qui  vient  des  montagnes,  va  à la 
mer,  se  volatilise  et  ressert  toujours,  l’eau  économique  a coulé 
sous  les  ponts.  Oreste  et  Pylade  ont  appris  à se  connaître,  et  ce 
sont  maintenant  deux  amis,  deux  vrais. 

Ils  montent  ensemble  à bicyclette,  plaisantent  avec  les  memes 
dames,  empruntent  aux  mêmes  usuriers. 

Ils  ont  le  même  tailleur,  les  mêmes  rancunes,  et  dans  le 
même  temps  que  l’un  change  d’opinion,  l’autre  jette  la  sienne 
au  linge  sale,  jusqu’au  jour  où  ils  remettent  l’un  et  l’autre  ces 
opinions  pareilles,  blanchies  par  des  arguments  ou  des  intérêts 
nouveaux. 

Aussi  inséparables  que  ces  messieurs  siamois,  ils  ont  un 


32 


CONTES  DE  PANTRUGHE  ET  D’AILLEURS 


langage  à eux,  où  certains  mots,  évoquant  des  souvenirs 
communs  et  spéciaux,  les  font  rire  aux  larmes  et  ne  font 
rire  qu’eux. 

Les  voici  attablés  devant  la  même  table  du  café  Canadien. 
Des  pailles  plongent  dans  leurs  verres,  vides  et  décolorés.  Oreste 
et  Pylade  sont  là  depuis  pas  mal  de  temps,  et  ils  s’en  iraient 
volontiers.  Mais  Pylade  guette  un  geste  d’Oreste,  qui  espère  un 
mouvement  de  Pylade. 

A la  fin,  Pylade,  impatienté  : — Paie,  toi. 

Et  Oreste  : — Cochon  ! Qui  est-ce  qui  a payé  la  voiture  tout  à 
l’heure  ? 

Pylade  : — C’est  moi  qui  ai  trinqué  presque  toute  la  semaine 
dernière.  C’est  bien  ton  tour. 

Oreste  : — ■ Est-il  râleux,  cet  oiseau-là!  D’abord  je  n’ai  pas  de 
monnaie. 

Pylade  : — Tu  as  changé  un  louis  tout  à l’heure... 

Et  les  deux  amis  continuent.  Ce  sont  deux  vrais  amis  qui  ne 
se  gênent  plus. 


A la  Guerre 


La  guerre  avait  été  déclarée  quinze  jours  auparavant.  Le 
mouvement  des  affaires  était  suspendu,  et  les  sociétés  de  courses 
de  chevaux  avaient  annulé  leurs  réunions. 

Aussi  les  principaux  bookmakers  et  les  plus  forts  « plun- 
gers  ))  s’étaient-ils  dirigés  vers  le  centre  des  opérations, 
où  les  hostilités  commençantes  donnaient  déjà  lieu  à un  betting 
fort  animé. 

Le  19  août  19.. .,  l’imminence  d’une  grande  bataille  avait 
attiré  à Tugny-sur-Andelle,  sur  la  terrasse  d’un  vieux  moulin 
toute  une  société  cosmopolite,  composée  de  reporters,  de  sports- 
men,  de  bookmakers  et  de  petites  jeunes  femmes  très  affairées. 
On  se  désignait  parmi  elles  la  baronne  de  Z...,  qui  passait  la 
nuit  alternativement  avec  chacun  des  généralissimes  des  deux 
armées  en  présence,  l’archiduc  Franz,  et  le  général  Vendan- 
geur. 

Et  les  deux  hommes  de  guerre  jouaient,  disait-on,  une  partie 
passionnante,  à lâcher,  le  soir,  au  moment  des  abandons,  des 
confidences  mensongères  ou  traîtreusement  sincères,  et  aussi  à 


34 


CONTES  DE  PANTRUCllE 


scruter  le  vrai  et  le  faux  à travers  les  indiscrétions,  presque 
toujours  fidèles,  de  la  petite  baronne. 


Ce  fut  vers  dix  heures  du  matin  que  le  premier  coup  de  canon 
se  fit  entendre.  Aussitôt  des  paris  s’engagèrent. 

On  savait  farmée  ennemie  supérieure  en  nombre.  Un  vieil 
officier  chilien,  très  connaisseur,  déclarait,  en  donnant  ses 
pronostics,  que  les  positions  occupées  par  farchiduc  étaient 
formidables.  Mais  on  avait  confiance  dans  les  qualités  straté- 
giques de  Vendangeur,  et,  offerte  primitivement  à trois  contre 
un,  son  armée  finit,  très  soutenue,  à 7/4. 

* 

Un  gros  parieur,  un  marchand  de  bois  de  la  Haute-Marne, 
nommé  Gobourg,  arriva  à ce  moment  sur  la  terrasse  du  moulin. 
Un  hasard  lui  avait  fait  rencontrer  sur  son  chemin,  un  espion, 
un  transfuge  de  farmée  ennemie  qui,  pour  cinquante  louis,  lui 
avait  vendu  un  avis  secret,  un  « tuyau  » merveilleux  : farchi- 
duc  Franz  avait  dégarni  ses  positions  du  village  de  Fligney, 
que  Vendangeur  croyait  très  fortement  occupé.  Un  fort  contin- 
gent avait  abandonné  Fligney  pendant  la  nuit  et  opéré  un 
mouvement  tournant  qui  devait  f amener  sur  une  position  mal 
défendue  du  général  Vendangeur. 

Cette  manœuvre  allait  décider  du  sort  de  la  bataille. 

Gobourg  se  prépara  donc  à ponter  ferme  farmée  de  f archiduc. 
Il  avait  sur  lui  quatre-vingt  mille  francs.  (En  ces  temps  trou- 
blés les  paris,  se  réglaient  au  comptant.  ) 


ET  D’AILLEURS 


35 


On  payait  deux  pour  Tarchiduc  Franz.  C’est-à-dire  qu’avec 
quatre-vingt  mille  francs,  Gobourg  pouvait  gagner  quarante 
mille  francs,  à coup  sûr... 

A coup  sûr...  Etait-ce  bien  un  coup  sûr? 

Ma  foi,  se  dit  tout-à-coup  Gobourg,  Vendangeur  est  à 15/8, 
c’est-à-dire  que  si  je  le  joue  et  s’il  est  vainqueur,  je  gagnerai 
cent  cinquante  mille  francs.  Je  vais  jouer  carrément  Vendan- 
geur. Il  résolut  donc  de  transmettre  gratuitement  au  général 
l’avis  qu’il  avait  payé  cinquante  louis. 

((  Et  même,  ajouta-t-il,  au  point  de  vue  patriotique,  ce  sera 
tout  à fait  épatant.  » 


Il  le  fit  comme  il  l’avait  résolu,  et  sa  belle  conduite  décida  de 
la  victoire.  Vendangeur,  averti,  déjoua  la  tactique  de  l’archiduc 
Franz,  fortifia  la  position  qu’on  attaquait,  et  s’installa  en  maître 
dans  Fligney,  que  l’ennemi  avait  dégarni.  Le  soir  même,  en 
présence  de  son  état-major,  le  généralissime  fit  venir  Gobourg 
et  attacha  sur  sa  poitrine  une  glorieuse  récompense. 

— Voilà  une  journée,  dit  le  bookmaker  Relph,  qui  rapporte 
plus  de  deux  cent  mille  francs  à notre  ami  Gobourg. 

— Cent  cinquante  mille,  interrompit  le  bookmaker  Jephté, 
qui  avait  payé  pour  savoir,  puisqu’il  avait  réglé  le  pari . 

— Et  le  ruban?  dit  Relph.  Pour  combien  donc  le  comptez- 
vous? 


L’appétit  vient  en  mangeant 


((  Les  naturels  de  TOiiandsi,  vaste  territoire  qui  s’étend  entre 
le  lac  Rodolphe  et  le  lac  Victoria-Nyanza  sont,  parmi  les  anthrO' 
pophages  de  l’Afrique  centrale,  ceux  qui  ont  le  mieux  su  conci- 


lier leurs  habitudes  de  cannibalisme  avec  les  raffinements  de 
notre  civilisation.  Une  délégation  de  l’Ouandsi,  à la  suite  d’un 
séjour  de  quelques  semaines  au  Jardin  d’acclimatation,  a rap- 
porté au  pays  natal  d’intéressantes  coutumes  européennes, 


CONTES  DE  PANTRUGHE  ET  D’AILLEURS 


37 


((  C’est  ainsi  (lue  la  royauté  dans  rOuandsi  se  tire  au  sort,  à 
la  façon  de  la  royauté  de  l’Epiphanie.  La  galette  traditionnelle 
y est  remplacée  par  une  jeune  femme,  enceinte  de  trois  mois, 
qu’on  accommode  en  salmis.  L’heureux  gagnant  est  proclamé 
roi  pour  une  année. 

((  C’est  lui  qui,  aux  termes  de  la  constitution,  est  chargé,  trois 
mois  avant  l’expiration  de  son  mandat,  de  préparer  la  jeune 
femme  pour  le  Jour  des  Rois  prochain. 

((  On  en  prépare  chaque  année  trois  ou  quatre,  pour  plus  de 
sécurité  ». 

Cet  extrait  du  Moniteur  des  explorations  et  découvertes 
m’avait  toujours  vivement  intéressé.  A cette  époque,  mon  âme 
jeune,  éprise  d’inconnu,  s’exaltait  aux  récits  des  Livingstone  et 
des  Stanley.  Et  mon  plus  grand  désir  était  de  visiter  des  tribus 
d’anthropophages. 

J’appris  à cette  époque  que  le  docteur  Pionnier,  le  hardi  con- 
férencier, trois  fois  lauréat  de  l’Académie  des  sciences,  partait 
en  mission  dans  l’Afrique  centrale,  dans  un  but  à la  fois  géo- 
graphique et  humanitaire.  On  faisait  appel  à tous  les  jeunes 
gens  de  bonne  volonté,  possédant  une  bonne  santé,  un  jarret 
solide,  et  trois  mille  francs  pour  subvenir  aux  besoins  de  l’expé- 
dition. Le  docteur  Pionnier  réunit  ainsi  sept  jeunes  hommes 
d’excellente  famille  qui  lui  apportèrent  vingt  et  un  mille  francs. 
Comme  c’était  un  galant  homme,  il  s’en  servit  immédiatement 
pour  régler  des  dettes  de  jeu. 

D’après  les  prospectus,  une  fois  nos  trois  mille  francs  versés, 
notre  voyage  était  payé  en  première  classe  de  Marseille  à Zanzi- 
bar. Mais,  le  jour  du  départ,  le  docteur  Pionnier  eut  une  longue 
conférence  avec  le  capitaine  du  steamer  la  Ville-d'Aubervilliers, 
Puis  il  vint  nous  expliquer  qu’un  voyage  trop  confortable  nous 
préparerait  mal  aux  fatigues  de  l’expédition.  Nous  coucherions 
donc  avec  les  hommes  de  l’équipage,  et  nous  rendrions  de 


38 


CONTKS  DE  PANTUUCIIK 


petits  services  au  navire  en  qualité  de  chauffeurs  et  d'aides  cui- 
siniers. 

Nous  arrivâmes  le  16  avril  en  vue  de  Zanzibar,  ville  célèbre, 
ainsi  nommée  parce  que  tous  les  habitants  passent  leur  temps  à 
jouer  des  consommations.  Le  docteur  Pionnier  fit  alors  un  nou- 
vel appel  de  fonds,  et  nous  réunîmes,  en  vidant  nos  poches, 
sept  mille  sept  cents  francs,  dont  le  chef  de  l’expédition  se  servit 
pour  régler  de  nouvelles  dettes  de  jeu,  contractées  à bord  du 
steamer. 

Le  sultan  de  Zanzibar,  très  flatté  de  notre  visite,  nous  invita 
à sa  table  et  offrit  au  docteur  Pionnier  un  bateau  démontable 
qui  devait  nous  servir  à traverser  des  rivières.  Puis  il  nous 
donna  une  escorte  de  douze  nègres,  du  tabac  à priser  et  de 
riches  présents,  dont  quinze  paires  d’espadrilles. 

Avec  les  hommes  que  nous  avions  amenés  d’Europe,  nous 
étions  bien  une  vingtaine  de  blancs.  Nous  prîmes  chacun  un 
morceau  du  bateau  démontable  sous  notre  bras  et  nous  nous 
acheminâmes  gaiement  vers  Bagamoyo. 

La  dysenterie  cependant  faisait  des  vides  dans  notre  petite 
troupe.  Quand  l’un  de  nous  restait  en  route,  on  lui  prenait  son 
tabac  et  son  morceau  de  bateau. 

Malheureusement  plusieurs  morceaux  de  bateau  s’égarèrent 
et  quand  nous  voulûmes  reconstituer  notre  frêle  esquif,  la  moitié 
de  la  coque  manquait.  D’ailleurs  il  ne  devait  déjà  pas  être  au 
complet  quand  le  sultan  nous  l’avait  donné.  (Le  sultan  de  Zan- 
zibar a,  sur  toute  la  côte  orientale,  la  réputation  d’un  blagueur 
à froid.) 

Nous  arrivâmes  fort  à propos  à Irantouni,  petit  royaume 
situé  entre  Bagamoyo  et  Mpouapoua  (8^  de  latitude  sud).  Le 
roi  d’Irantouni  avait  longtemps  habité  Paris.  Il  en  avait  rapporté 
douze  lances  d’allumeurs  de  réverbères  dont  il  avait  armé  sa 
garde  royale,  et  une  quantité  énorme  de  ces  paysages  peints  en 


I:T  D’AlLLEUnS 


39 


gris  qui  servent  aux  photographes  pour  les  fonds.  Il  en  avait 
bordé  des  allées  entières  et  des  places  publiques. 

Comme  tous  les  vendredis^  radministration  du  Jardin  d’accli- 
matation fait  conduire  les  rois  nègres  dans  une  maison  spéciale 
du  quartier  de  la  Bourse,  le  roi  d’Irantouni  qui  n’était  pas  ren- 
seigné, avaih’cru  visiter  une  cour  européenne  ou  quelque  somp- 


tueuse ambassade.  Aussi  toutes  les  dames  de  sa  cour  étaient- 
elles  désormais  habillées  de  peignoirs  en  satinette  de  couleur, 
ouverts  sur  le  devant. 

Les  habitants  d’Irantouni  n’étant  pas  anthropophages,  nous 
fûmes  obligés  de  nous  avancer  vers  l’intérieur  des  terres,  pour 
pouvoir  exercer  notre  œuvre  de  civilisation.  Nous  arrivâmes, 
aux  premiers  jours  de  juin,  à Kakoma.  Mais  les  habitants  de 
Kakoma  avaient  été  récemment  convertis  au  végétarisme. 

A Kahouélé,  le  roi  du  pays,  à qui  nous  demandions  s’il  était 
frianddechair  humaine,  nous  répondit:  « Dipaça  tumféroté,  » çe 


40 


CONTES  DE  PANÏRUCHE 


qui  voulait  (lire  : ((  Je'vous  en  prie,  ne  continuez  pas  sur  ce  ton- 
là;  vous  allez  me  donner  des  haut-le-cœur.  )) 

Nous  arrivâmes  enfin  dans  cette  grande  étendue  de  terres  qui 
se  trouve  entre  les  lacs  Tanganyika  et  Victoria-Nyanza. 

Les  villages  et  endroits  habités  devinrent  rares. 

Nous  parcourûmes  une  cinquantaine  de  milles  sans  rencontrer 
un  être  vivant.  Les  provisions  de  la  petite  troupe  s’épuisaient. 

L’eau,  par  bonheur,  ne  manquait  pas.  Mais  aucune  plante 
comestible  ne  croissait  dans  la  prairie.  Le  gibier  faisait  complè- 
tement défaut. 


Le  18  juillet  au  soir,  nous  n’avions  rien  mangé  depuis  trente- 
six  heures.  Le  docteur  réunit  tous  les  blancs;  on  mit  solennel- 
lement dans  un  chapeau  les  noms  des  nègres. 

Le  premier  nom  qui  sortit  fut  celui  d’un  vieux  guide  qui 
rendait  de  sérieux  services  à l’expédition.  On  recommença 
l’épreuve  par  égard  pour  son  grand  âge  et  sa  probable  coriacité. 

Enfin  le  sort  désigna  un  jeune  nègre  nommé  Counou.  Il  était 
vigoureux  et  de  belle  taille.  Le  docteur,  excellent  cuisinier,  fut 
chargé  de  l’accommoder. 

Tout  le  monde,  servi  copieusement,  en  redemanda.  11  nous 
fit  trois  repas. 


ET  D’AILLEURS 


41 


Gepeiulant  le  pays  commençait  à devenir  giboyeux.  Mais 
la  chasse  était  si  difficile,  et  c’est  toujours  imprudent  de  manger 
des  bêtes  qiron  ne  connaît  pas.  Nous  entamâmes  un  second 
nègre  le  20  juillet  au  soir.  Puis,  à rexception  du  vieux  guide, 
toute  l’escorte  y passa.  Heureusement  nous  arrivions  dans  des 
régions  habitées  et  nous  pouvions  retrouver  d'autres  nègres. 

Nous  faisions  je  dois  le  dire,  horreur  aux  populations  avec 
de  pareilles  coutumes.  A Kibanga,  un  vieux  raseur  de  chef  noir 
vint  nous  faire  une  longue  allocution  où  il  nous  sermonnait  de 
la  belle  façon  et  nous  disait  cpPau  dix-neuvième  siècle  il  était 
honteux  qu’on  se  livrât  encore  à de  semblables  pratiques. 

Enfin,  après  quelques  semaines  de  marche,  nous  arrivâmes  à 
Moiissoumba,  dans  l’Etat  indépendant  du  Congo.  Jamais  une 
expédition  ne  s’était  accomplie  dans  des  circonstances  aussi 
favorables.  Nous  étions  tous  gras  et  bien  portants.  Nous  avions 
sans  doute  trouvé  la  nourriture  qui  convenait  pour  supporter 
le  dur  climat  de  l’Afrique  centrale. 

A notre  retour  en  Europe,  on  nous  combla  de  distinctions,  et 
le  docteur  Pionnier,  dès  sa  première  conférence,  fit  justice  de 
cette  opinion  stupide  qui  prétend  qu’on  ne  trouve  plus  d’anthro- 
pophages sur  le  continent  africain. 


Début  au  Barreau 


J ai  été,  tout  comme  un  autre,  avocat  stagiaire,  et,  tout  comme 
uii  autre,  vêtu  de  la  robe  noire  et  coiffé  de  la  toque  hexagonale, 
j’ai  perdu  mes  pas  dans  la  grande  salle  du  Palais. 

La  grande  affaire,  pour  mes  jeunes  confrères  et  pour  moi. 


était  d’arriver  à conquérir  l’oreille  du  tribunal.  Des  anciens,  con- 
sultés, préconisèrent  plusieurs  moyens,  plus  ou  moins  efficaces. 

« Il  fallait,  disaient-ils,  commencer  son  plaidoyer  d’une  voix 
lente  et  monotone,  puis,  tout  à coup,  au  moment  où  personne 


CONTES  DE  DANTKUCHE  ET  D’AILLEÜHS 


a 


ne  s'y  attendait,  pousser  un  long  cri  guttural.  Mais  ce  truc  est 
fort  usé  et  ne  réussit  guère. 

On  peut  agiter  violemment  les  bras  comme  les  ailes  d'un 
oiseau  énorme.  Mais  ça  ne  les  amuse  plus  et  c'est  à peine  s'ils  y 
font  attention. 

On  a vu  des  confrères  qui  imitaient  à ravir  des  acteurs 
notoires  : José  Dupuis  dans  l’exposé  des  faits  de  la  cause  ; Albert 
Lambert  fils  dans  les  passages  de  force  ; Madame  Pasca  au 
moment  pathétique.  J’ai  connu  un  avocat  qui,  pendant  trois 
quarts  d’heure,  tint  ainsi  sous  le  charme  le  juge  et  les  asses- 
seurs, au  cours  d’une  assez  morne  affaire  de  succession.  Et, 
dans  une  évocation  majestueuse,  il  ht  parler  le  de  cujus  avec  la 
voix  de  Raymond.  Le  tribunal  lui  donna  gain  de  cause. 

Pour  moi,  depuis  un  an  que  j'étais  au  Palais,  je  n’avais  pas 
encore  réussi  à capter  l’oreille  du  tribunal.  Il  faut  dire  aussi  que 
je  n’avais  jamais  eu  l’occasion  de  plaider. 

J’avais  bien  pour  cliente  une  dame  qui  voulait  divorcer  et  qui 
venait  me  demander  chaque  semaine  des  conseils,  des  caresses 
et  une  pièce  de  dix  francs.  Mais,  en  examinant  de  p^ès  son  dos- 
sier, je  vis  que,  n’ayant  jamais  été  mariée  à qui  que  ce  soit,  elle 
ne  pouvait  raisonnablement  demander  le  divorce. 

Enfin,  un  jour,  comme  je  m’étais  fait  inscrire  sur  la  liste  des 
avocats  d’office,  le  bâtonnier  me  désigna  pour  défendre  un 
vieux  vagabond  qui  avait  volé  un  canari  dans  une  cage  pour  en 
faire  sa  nourriture. 

Ce  vieux  vagabond  avait  été  condamné  vingt-six  fois  déjà 
pour  bris  de  clôture,  rébellion  aux  agents  et  vols  de  divers 
objets  étranges.  D’ailleurs,  loin  d’être  endurci,  il  prétendait 
avoir  été  victime  de  vingt-six  injustices,  au  cours  de  sa  longue 
carrière. 

C’était  en  somme  un  de  ces  vieillards  modestes  qui,  sans 
aucune  rétribution,  se  chargent  d’aller  récolter  le  plus  de 


CONTES  DE  PANÏRÜGHE 


vermine  possible  dans  la  banlieue  pour  le  repeuprement  des 
bancs  du  boulevard. 

Ses  cheveux  étaient  plus  touffus  et  plus  enchevêtrés  que  les 
hautes  herbes  de  la  prairie.  11  ne  lui  manquait  cependant  qiihin 
peu  d’argent,  un  peu  d’éducation  et  de  la  propreté  pour  être  un 
vieux  gentleman  respectable. 

Il  était  fils  de  ses  œuvres  et  avait  mis  quarante-deux  ans  à 
apprendre  à lire.  Et  encore  n’arrivait-il  qu’à  épeler.  Les  seuls 
mots  qu’il  lut  jamais  couramment  furent  : Tabac,  vins,  liqueurs, 
et  : Poste  de  Police, 


La  veille  de  l’audience,  quand  je  vins  le  voir  pour  la  dernière 
fois,  il  me  tendit  un  petit  livre  qu’il  avait  sur  lui.  Cela  s’appe- 
lait : les  Variétés  amusantes.  Il  me  pria  de  lui  lire  l’histoire  de 
Phryné  devant  ses  juges,  qu’il  n’avait  pas  très  bien  comprise, 
et  qu’il  écouta  avec  la  plus  scrupuleuse  attention. 

— Alors  ils  l’ont  acquittée?  me  demanda-t-il. 

— Ils  l’ont  acquittée. 

— Bon  à savoir,  reprit-il.  Je  vas  faire  comme  elle.  Demain,  à 
l’audience,  j’vas  me  mettre  nu. 

J’eus  toutes  les  peines  à l’en  dissuader.  Il  tenait  à son  idée. 

Je  rentrai  chez  moi  pour  achever  ma  plaidoirie.  Quelque 


ET  D’AILLEURS 


45 


chose  me  disait  que  j’allais  obtenir  un  grand  succès,  et  que,  dès 
le  début,  j’allais  me  révéler  comme  un  orateur  vraiment  éloquent 
et  un  dialecticien  émérite.  Et  je  me  voyais,  à vingt-deux  ans, 
rhonneur  du  barreau  parisien. 

C’est  ainsi  que  dix-huit  mois  auparavant,  au  régiment, 
lorsque  j’étais  chargé  de  faire  une  reconnaissance  quelconque, 
j’espérais  déployer  dans  cette  humble  mission  des  qualités  intel- 
lectuelles d’un  tel  ordre  que  tous  mes  chefs,  du  sous-officier  au 
commandant  de  corps,  salueraient  en  moi  un  tacticien  d’avenir. 

De  même  je  n’hésitais  pas  à croire,  s’il  m’arrivait  de  me 
réciter  à moi-même  une  scène  de  Molière,  que,  pour  peu  que  je 
voulusse  me  donner  la  peine  de  monter  sur  un  théâtre,  la  foule 
m’acclamerait  de  ses  cris  enthousiastes  et  me  porterait  en 
triomphe  jusqu’à  ma  maison. 

Mais  le  jour  de  l’audience,  quand  j’entrai  dans  la  sèche  et 
claire  petite  chambre  correctionnelle,  j’avais  déjà  rabattu  les 
neuf  dixièmes  de  mes  prétentions  et  je  ne  visais  plus  qu’à  éviter 
le  ridicule.  Il  me  sembla  que  mon  coup  d’éclat  était  ajourné  à 
plus  tard. 

Je  m’assis  à mon  banc  et  déposai  sur  un  pupitre  des  notes 
volumineuses.  A propos  du  vieux  vagabond  et  du  canari  volé, 
je  m’apprêtais  à soutenir  la  thèse  générale  de  l’irresponsabilité. 

Mon  client  fut  introduit  au  banc  des  accusés.  Il  était  vêtu 
d’une  houppelande  sous  laquelle  il  s’agitait  mystérieusement  : 

— Vous  savez,  me  dit-il  à voix  basse,  je  vas  me  mettre  nu. 

Je  le  conjurai  de  n’en  rien  faire.  Et  j’adressai  une  recomman- 
dation au  garde,  en  le  priant  de  veiller  sur  son  prisonnier. 
Puis,  le  président,  l’interrogatoire  de  mon  client  terminé,  me 
donna  la  parole. 

Qui  donc  a prétendu  que  les  magistrats  ne  sont  pas  capables 
d’attention!  Pendant  les  vingt  bonnes  minutes  que  dura  ma 
plaidoirie,  le  président,  les  juges  et  le  substitut,  absolument 


CONTES  DE  PANTRUCDE 


/i6 


médusés,  ne  quittèrent  pas  des  yeux  un  ouvrier  maçon  qui,  de 
l'autre  côté  de  la  fenêtre,  travaillait  à recrépir  la  façade.  Je 
soutins  des  opinions  assez  subversives,  qui  passèrent  sans  que 
personne  criât  gare.  Quand  j'eus  terminé  mon  plaidoyer,  le 
maçon  n'avait  pas  encore  fini  son  travail.  Pourtant,  après  une 
demi-minute,  le  président,  remarquant  tout  à coup  que  je  ne 
parlais  plus,  retourna  la  tête  et  s'apprêta  à prononcer  son  juge- 
ment. 

Je  regardai  à ce  moment  le  vagabond,  et  je  le  vis  prêt  à faire 
un  geste  inquiétant  comme  pour  retirer  sa  houppelande. 
Je  lui  lançai  un  tel  regard  qu'il  renonça  définitivement  à son 
idée  fixe. 

Le  président  marmotta  quelques  paroles,  sortit  quelques 


numéros  du  Code  comme  on  sort  des  numéros^de  loto,"etÿon- 
damna  mon  client  à six  mois  de  prison. 

J'hésitai  à l'aller  voir  dans  la  petite  salle^d’attente  où  'sta- 
tionnent les  prévenus  et  les  condamnés.  Mais  il  me  reçut  sans 
colère,  avec  une  hautaine  expression  de  regret, 

— Pourquoi  qu'vous  m'avez  pas  laissé  mettre  [tout  nu?  Ils 
ont  acquitté  la  garce.  Bien  sûr  qu'ils  m'auraient  acquitté  aussi, 
moi  ! 

Un  autre  détenu,  qui  se  trouvait  à côté[,  me  toisa  avec 
mépris* 


ET  D’AILLEURS 


47 


— C’est  jeune,  dit-il.  Ça  se  met  des  robes  noires.  Ça  veut  tout 
savoir  et  ça  ne  sait  rien  de  rien! 

Tels  furent  les  incidents  de  ma  première  et  de  ma  dernière 


cause. 


Une  Soirée  perdue 


Mon  ami  Henry  Flan  est  représentant  à Paris  d’une  maison 
anglaise.  Ce  n’est  pas  une  entreprise  de  manille  aux  enchères, 
malgré  ce  que  pourraient  croire  les  nombreuses  personnes  qui 
voient  Henry  Flan  assis  de  deux  heures  à sept  heures  et  de 
neuf  heures  à minuit  à une  table  du  café  Drouot. 

Au  fond,  ce  que  cette  maison,  sise  à Sheffield,  vend  et  fabrique, 
M.  Flan  ne  le  sait  pas  au  juste.  C’est  en  tous  cas  ün  article 
anglais.  Mais  cette  désignation  n’est  pas  suffisante  pour  la 
clientèle,  qui  tient,  quand  elle  achète,  à être  renseignée  plus 
exactement. 

Aussi,  quand  à la  question  : « Comment  vont  les  affaires?  )) 
Henry  Flan  répond  dignement  qu’elles  ((  se  maintiennent  »,  on 
sait  à peu  près  ce  que  cela  veut  dire. 


CONTES-DE  PANTRUCHE  ET  D’AILLEURS  49 

Henry  Flan,  hier  matin,  reçut  une  lettre  de  Sheffîeld.  Cette 
lettre  était  écrite  en  anglais,  comme  toutes  celles  que  lui  envoient 
ses  patrons.  M.  Flan,  qui  ne  connaissait  de  la  langue  anglaise 
que  certaines  expressions  spéciales  (telles  que  dead  heat^  vjalk 
over,  prince  of  Walles),  alla  porter  la  lettre  à un  traducteur  de 
Ses  amis. 


M.  Penpenny,  de  ShefTield,  annonçait  que  le  soir  même,  à 
sept  heures,  il  serait  sur  le  boulevard,  à la  terrasse  d’un  café 
qu’il  désignait,  et  priait  M.  Flan  de  dîner  en  sa  compagnie. 

Un  quart  d’heure  avant  l’heure  fixée,  M.  Flan  se  trouvait  au 
rendez-vous.  Il  avait  mis  ce  qu’il  avait  de  plus  élégant,  à savoir 
mes  bottines  vernies,  Fhabit  noir  de  Fami  traducteur,  et  un  très 
beau  haut  de  forme,  fait  sur  mesure  pour  quelqu’un,  et  qui 
tenait  très  bien  sur  la  tête  de  M.  Flan,  dès  qu’il  l’inclinait  un 
peu  sur  l’oreille. 

Trois  heures  se  passèrent,  pendant  lesquelles  M.  Flan  eue 
l’occasion  de  se  lever  une  trentaine  de  fois  et  de  demander  à 


4 


50 


CONTES  DE  PANÏRUCHE 


une  Ireiilainc  de  messieurs  s’ils  n’étaient  pas  M.  Penpenny.  Or 
personne,  décidément,  ce  soir-là,  ne  portait  ce  patronyme,  à la 
vérité  peu  répandu. 

A dix  heures,  M.  Flan  quitta  tristement  sa  table.  Un  peu 
d’absinthe,  au  fond  de  son  verre,  avait  pris  Pair  honteux  d’un 
apéritif  attardé. 

M.  Flan  avait  faim,  et  tous  ses  amis  avaient  déjà  dîné.  11 
s’aperçut  qu’il  était  en  habit  et  dans  une  excellente  tenue  pour 
un  bal  de  mariage.  11  se  rendit  dans  un  bel  hôtel  et  choisit  le 
bal  du  premier  étage  qu’il  pensa  être  le  plus  opulent. 


Il  fut  salué  à son  entrée  par  un  vieux  monsieur  bourbonnien 
et  par  la  mère  d’un  des  conjoints,  une  dame  trapue,  qui  expo- 
sait un  grand  déploiement  de  velours  noirs,  une  aigrette  de 
diamants,  un  bel  édifice  de  cheveux,  et  deux  mamelles  fécondes. 

M.  Flan  était  très  réservé  dans  ses  salanaalecs,  surtout  avec 
ces  gens  qu’il  ne  connaissait  pas  et  qu’il  comptait  bien  ne 
jamais  revoir,  à moins  que  le  hasard  ne  l’amenât  précisément 
au  mariage  de  leur  seconde  fille.  Il  se  dirigea  sans  trop  de  hâte 
vers  le  buffet. 

A l’une  des  extrémités  de  la  longue  table  chargée  de  victuailles, 
il  se  fit  servir  un  consommé,  voire  deux  consommés,  et  deux 
verres  de  champagne.  Puis  il  se  rendit  à paa  comptés  à l’autre 
bout,  où  il  but  dignement  trois  autres  coupes  de  champagne, 
tout  en  mangeant  sept  ou  huit  sandwiches. 


ET  J)’AILEEÜRS 


51 


Le  dessert  se  prit  au  milieu,  en  un  endroit  non  encore  exploré, 
sous  la  forme  de  deux  tartes  et  d’une  petite  fine. 

M.  Flan  se  rendit  ensuite  dans  un  fumoir  oriental  où  des 
boîtes  de  longs  cigares  s’ouvraient  innocemment.  M.  Flan 
examina  les  cigares,  en  fit  craquer  six,  qu’il  ne  jugea  sans 
doute  pas  assez  secs,  car  il  les  introduisit  un  à un  dans  sa  poche. 
De  guerre  lasse,  il  en  prit  un  septième  au  hasard,  et  s’en  alla 
le  fumer  sur  un  canapé. 

Son  état  d’esprit  s’était  singulièrement  amélioré  dans  cette 
dernière  demi-heure.  « Ah  ! pensait-il,  si  le  traducteur  avait  les 


épaules  plus  larges,  la  vie  serait  une  chose  parfaite  1 ))  Et  du 
pouce  il  fit  jouer  ses  entournures. 

Puis,  son  cigare  terminé,  il  se  leva  lentement  et  se  dirigea 
vers  la  salle  de  bal. 

La  valse  avait  été  très  rude.  Les  polytechniciens  tamponnaient 
leurs  fronts  boutonneux.  Les  civils,  plus  légèrement  vêtus, 
avaient  meilleure  contenance.  Quant  aux  demoiselles  adver- 
saires, elles  avaient  regagné  leurs  chaises  d’expectative,  sous 
l’œil  tutélaire  des  mamans,  attendri  des  grand’mères,  et  l’aile 
des  éventails  battait  éperdument  sur  les  corsages  en  fleur. 

En  somme  M.  Flan,  ce  soir-là,  ne  s’attendait  pas  à tomber 
amoureux.  Transporté  par  une  digestion  nerveuse,  il  effleurait 

ÜNIVERSITY  OF  ILLINOIS 
AT  URBANA-CHAMPAIGN 


52 


CONTES  DE  PANTRUCIIE 


le  parquet  ciré  de  son  corps  inpondérable.  Il  se  rencontra  dans 
une  glace.  Il  vit  qu’il  avait  les  yeux  brillants  et  le  teint  animé. 
Il  se  sourit  avec  bonne  humeur  et  se  tourna  le  dos. 

Cependant,  sans  qu’il  la  réclamât,  il  manquait  à sa  soirée 
l’aventure  d’amour,  la  belle  dame  que  l’on  souhaite  au  tournant 
du  chemin. 

Ce  fut  une  jeune  fille  blonde,  en  robe  vert  Nil,  que  la  Provi- 
dence commit  à ce  rôle.  Elle  avait  de  blanches  épaules  minces, 
et  un  de  ces  profils  un  peu  boudeurs  que  M.  Flan  avait  toujours 
aimés.  Tout  naturellement  il  vint  à elle  et  l’invita  pour  une 
valse. 

Des  procureuses  invisibles  étaient  allées  chercher  ces  âmes 
sœurs  à travers  le  bal,  et  les  avaient  mises  en  présence,  après 
les  avoir  convenablement  préparées.,  M.  Flan  était  très  échauffé 
par  le  champagne,  et  la  demoiselle  vert  Nil,  par  quelques  tour- 
noiements en  musique,  et  aussi  peut-être  par  de  petites  libations 
(car  les  jeunes  filles  vont  assez  fréquemment  au  buffet,  où  les 
entraîne  la  générosité  facile  des  valseurs). 

Quand  ils  eurent  dansé  une  valse,  puis  une  autre  encore,  ils 
ne  se  quittèrent  plus. 

Ils  allèrent  s’asseoir  ensemble  dans  un  petit  salon,  que  tra- 
versaient quelques  rares  danseurs.  M.  Flan  prit  la  main  de  la 
demoiselle  vert  Nil.  Ils  restèrent  sans  mot  dire  à côté  l’un  de 
l’autre.  Les  minutes  passaient  silencieusement  le  long  du  mur. 

Quand  elle  dut  s’en  aller,  M.  Flan,  d’une  voix  altérée,  bal- 
butia qu’il  n’oublierait  pas  cette  soirée.  Lucie  (car  c’était  elle) 
voulut  lui  laisser  un  souvenir.  Elle  tenait  à la  main  un  petit 
mouchoir  de  dentelles,  mais  elle  hésita  à se  dessaisir  de  cet  ob- 
jet de  toilette  de  première  nécessité.  Elle  détacha  de  son  poignet 
gauche  un  fin  bracelet  d’or  orné  d’une  perle.  ((  C’est,  dit-elle 
très  vite  et  les  yeux  baissés,  un  bracelet  qu’on  m’a  donné  pour 
ma  fête.  J’y  tenais  beaucoup.  Gardez-le  en  souvenir  de  moi.  » 


ET  D’AILLEURS 


53 


Le  lendemain  à onze  heures,  M.  Flan  me  rapporta  mes  bot- 
tines vernies.  » Hé  bien,  me  dit-il  après  avoir  achevé  ce  récit, 
que  pensez-vous  de  cette  soirée  perdue?  Le  hasard  m'a  procuré 
là  une  heure  vraiment  exquise. 

« Une  heure  exquise,  répéta-t-il,  et  quatre-vingts  francs.  Car 
ce  matin,  à neuf  heures  tapant,  j'ai  porté  ce  petit  bracelet  au 
clou  de  la  rue  Milton.  Je  pouvais  en  tirer  vingt-cinq  ou  trente 
francs  tout  au  plus.  Eh  bien  !•  le  Mont-de-Piété  m'en  a donné 
quatre  louis.  Il  faut  croire  que  la  perle  était  d'un  bel  orient. 

((  Sans  compter,  acheva-t-il,  que  je  vais  me  faire  encore  une 
pièce  de  quinze  à dix-huit  francs  avec  la  reconnaissance.  » 


Les  Prix  de  l’Académie 


M.  Gaston  Deschamps  vient  de  répondre  vivement  à M.  Ro- 
denbach,  qui  s’était  permis  de  blaguer  les  lauréats  de  l’Académie. 

Il  m’est  arrivé  à ce  sujet  une  certaine  histoire,  qui  aurait  pu 
mal  tourner. 

J’avais  acheté  à une  vente  une  paire  de  vieux  Bottins  et  d’alma- 
nachs. Je  trouvai  danslelotquelques  exemplaires  d’un  volume  in- 
titulé : Comédie  de  château,  et  plusieurs  exemplaires  aussi  d’un 
ouvrage  d’un  autre  genre  : les  Massacres  à' Européens  au  Coro- 
mandel. 

Or,  le  jour  même  où  je  fis  cette  banale  découverte,  je  lus  dans 
un  journal  que  le  délai  pour  la  réception  des  ouvrages  présentés 
aux  concours  académiques  allait  expirer  la  semaine  suivante. 
Une  idée  me  vint  subitement,  et  je  courus  me  procurer  à l’In- 
stitut la  liste  et  les  conditions  des  différents  prix. 

Après  un  rapide  examen,  il  me  sembla  que  les  Comédies  de 
château  avaient  des  titres  sérieux  au  prix  Birougnol,  ((  pour  les 
meilleurs  ouvrages  d’art  dramatique  à la  portée  des  familles.  » 

D’autre  part  les  Massacres  d'Européens  au  Coromandel  n’étaient 
pas  indignes  du  prix  Montrélaz  a à décerner  annuellement  à 
l’auteur  du  livre  le  plus  utile  à l’expansion  coloniale.  » 


CONTES  DE  PANTRUGHE  ET  D’AILLEURS 


55 


J enlevai  donc  la  couverture  et  le  titre  de  ces  deux  volumes,  et, 
moyennant  quelques  francs,  je  fis  composer  par  un  imprimeur 
deux  autres  titres,  dont  Tun,  le  Théâtre  de  la  jeune  mère,  était 
destiné  aux  Comédies  de  château,  et  dont  Tautre,  les  Derniers 
moments  de  Livingstone,  devait  remplacer  les  Massacres  d'Euro- 
péens au  Coromandel. 

Je  signai  le  premier  ouvrage  : Comtesse  de  Soupières,  et 
j’inventai  pour  le  second  un  nom  d’abbé  missionnaire. 

Ayant  donné  mes  instructions  à mon  imprimeur,  je  le  priai  de 
déposer  les  deux  tomes  à l’Institut,  mais  en  passant  chez  lui  à 
quelques  jours  de  là,  je  m’aperçus  qu’il  avait  commis  une  assez 
grave  erreur. 


Les  Massacres  d'Européens  au  Coromandel  étaient  devenus  le 
Théâtre  de  la  jeune  mère,  et  les  Derniers  moments  de  Livingstone, 
servaient  de  titre  aux  Comédies  de  château. 

Qu’allait-il  arriver?  Je  me  dis  avec  désespoir  que  ma  fraude 
serait  découverte  et  je  n’osais  en  prévoir  les  conséquences. 

Or,  je  fus  avisé  quelque  temps  après  que  chacun  de  mes 
ouvrages  avait  obtenu  un  beau  prix  de  cinq  cents  francs. 

Ce  succès  m’encouragea.  Je  fis  main  basse  sur  certains  volumes 
intéressants  qui  encombraient  ma  bibliothèque,  le  Livret  du 


56 


CONTES  DE  PANTRUCDE  ET  J>’A1LEEURS 


Salon  de  1S87,  la  Clef  des  Songes,  le  tome  xvii  du  Journal  des 
voyages,  le  Wdiist  à trois,  un  recueil  de  Thèmes  allemands.  Tous 
ces  volumes,  ornés  de  belles  couvertures  neuves,  furent  déposés 
au  siège  de  la  Ligue  contre  l’abus  du  tabac  sous  des  titres  de  ce 
genre  : le  Fléau  nicotine,  les  Méfaits  de  la  pipe,  la  Saint-Bartlié- 
lemy  des  mégots,  etc. 

J’obtins  quatre  des  prix  les  plus  importants,  en  tout  une 
somme  assez  élevée,  grâce  à laquelle  j’aurai  mon  tabac  assuré 
jusqu’à  la  fin  de  mes  jours. 


Doléances  d’un  Académicien 


Un  de  nos  confrères  avait  annoncé  que  les  académiciens 
allaient  se  mettre  en  grève  et  qu’ils  avaient  formé,  pour  sou- 
tenir leurs  droits,  un  Syndicat  des  Travailleurs  du  Dictionnaire, 

Dans  le  but  de  vérifier  cette  assertion,  nous  sommes  allé 
trouvé  un  académicien  en  vue,  qui  a bien  voulu  nous  donner 
des  renseignements  circonstanciés,  — et  très  rassurants,  hâtons- 
nous  de  le  dire. 

((  11  est  exact,  nous  a-t-il  affirmé,  que  le  traitement  d’un  aca- 
démicien est  bien  faible  et  serait  repoussé  avec  mépris  par  un 
petit  employé  de'commerce.  Mais  la  place  est  si  honorifique! 

((  De  plus,  il  y en  a beaucoup  parmi  nous  qui  sont  riches.  Il 
y en  a d’autres  qui  ont  de  petites  choses  à côté,  comme  un  trai- 
tement de""professeur,  par  exemple.  Et  puis,  il  y en  a aussi 
quelques-uns  qui  ont  fait  des  livres  et  qui  en  retirent  un  peu 
d’argent. 


58 


CONTES  DE  PANTRUGHE 


((  Voyez-vous,  monsieur,  le  grand  vice  du  règlement,  c’est  la 
répartition  des  jetons  de  présence  aux  séances  du  jeudi.  Vous 
savez  que,  tous  les  jeudis,  une  somme  de  240  francs  est  par- 
tagée entre  les  académiciens  présents. 

((  Vous  connaissez  également  cette  anecdote,  que  rapporte 
Daudet.  Le  jour  de  la  mort  de  Louis  XVI,  les  académiciens  res- 
èrent  chez  eux,  à l’exception  d’un  seul,  le  nommé  Senard,  qui 


se  présenta  à propos  et  palpa  sans  broncher  la  forte  somme. 

((  Ce  triste  exemple  ne  fut  pas  perdu.  Toutes  les  fois  que  par 
la  suite,  une  grande  tragédie  politique  s’est  dénouée  le  jeudi, 
chaque  académicien  a conçu  le  projet,  dans  son  for  intérieur, 
de  renouveler  le  coup  de  Senard.  Et  ces  jours-là,  l’Académie 
s’est  trouvée  au  grand  complet. 

((  Quand  les  académiciens  sont  trente  en  séance,  ils  touchent 
donc  chacun  huit  francs;  s’ils  ne  sont  que  vingt,  le  jeton  est  de 
douze  francs.  Aussi  leurs  efforts  tendent-ils  à empêcher  leurs 
collègues  de  se  rendre  aux  séances  du  jeudi,  par  toutes,  sortes 


ET  D’AILLEURS 


59 


de' moyens,  dont  le  plus  anodin  est  la  lettre  de  menaces  anony- 
mes : ((  Un  ami  secret  conseille  à M.  X.,.  de  ne  pas  sortir  aujour- 
d'hui, et  ce  dans  l'intérêt  de  sa  rie,  » Mais  il  faut  que  la  ma- 
nœuvre soit  très  habile,  car  ils  savent  bien  quand  c’est  jeudi,  les 
mâtins,  et  ils  se  tiennent  tous  sur  leurs  gardes. 

((  Les  candidats,  bien  entendu,  sont  au  courant  de  ces  petites 
faiblesses.  Il  n’en  est  pas  un  qui,  au  cours  d’une  visite  acadé- 
mique, ne  dise  d’un  air  détaché  : ((  Je  ne  pourrai  pas  mal- 
heureusement faire  preuve  d’une  grande  assiduité  aux 
séances  du  jeudi  : je  dois  vous  prévenir  que  je  suis  retenu  ce 
jour-là  par  des  obligations  très  graves.  » Ces  déclarations 
laissent  les  académiciens  assez  sceptiques.  ((  Ils  promettent 
tous  ça,  ))  me  disait  un  de  mes  collègues,  ((  et,  dès  qu’ils  sont 
reçus,  on  ne  voit  qii’eux  aux  séances.  » 

((  Quand  Pierre  Loti  a posé  sa  candidature,  ses  partisans 
disaient  hypocritement  en  faisant  leur  propagande  : ((  Nous 
avons  peut-être  tort  de  le  nommer.  Il  n’est  jamais  en  France. 
Comment  travaillera-t-il  au  dictionnaire?  ))  On  l’a  nommé, 
naturellement,  et,  depuis  son  élection,  il  ne  quitte  jamais  la 
terre  ferme  ni  l’Institut.  On  a même  demandé  des  explica- 
tions officieuses  au  ministère  de  la  marine. 

((  Et  Brunetière!  Lorsqu’il  s’est  présenté,  il  faisait  des  confé- 
rences tous  les  jeudis  à l’Odéon.  On  s’est  donc  dit  : ((  Il  ne 
viendra  pas  à l’Académie  » et  on  a tous  voté  pour  lui  comme  un 
seul  homme.  Aussitôt  élu,  il  a raconté  qu’il  souffrait  demaux 
de  tête  et  que  le  médecin  lui  recommandait  tout  spécialement 
le  travail  du  dictionnaire.  Et,  depuis  sa  réception,  il  ne  manque 
pas  une  de  nos  séances. 


La  Girafe,  le  Perroquet,  la  Sarigue 


ET  LES 

deux  Employés  de  la  Compagnie  des  Omnibus 


FABLE 

Deux  employés,  ((  ayant  un  O sur  leur  casquette  », 
Un  jeudi  de  PAscension, 

De  la  place  de  la  Roquette, 

S’en  vinrent  au  Jardin  d’ Acclimatation. 

C’étaient  deux  plaisantins  de  dangereuse  espèce  ; 
Leur  raillerie  était  épaisse. 

Ils  accablaient  les  batraciens 
Avec  des  jeux  de  mots  un  peu  trop  anciens. 
Daubaient  sur  l’éléphant  et  sur  le  dromadaire. 

Nul  animal  n’était  soustrait 
A ces  lazzis  sans  intérêt 
Qu’eût  récusés  le  plus  stupide  hebdomadaire. 


CONTES  DE  PANTRÜGHE  ET  D’AïLLEURS 


61 


De  vrai,  quelque  rustaud,  natif  de  Barbizon, 

Son  esprit  fût-il  mort  et  sa  verve  tarie. 

Eut  moins  vulgairement  plaisanté  Totarie 
Ou  nargué  le  morne  bison. 

Ils  vinrent  jusqu’au  parc  ou  Girafe,  ma  mie, 

Hausse  son  chef  pensif  et  plein  de  bonhomie. 

((  Oh!  le  sot  animal!  Mais  à quoi  donc  sert-il?  » 
Clamèrent  d’une  voix  ces  esprits  terre-à-terre. 
Argument  vraiment  peu  subtil 
Et  bassement  utilitaire. 

La  girafe  au  long  col  ne  leur  répondit  rien. 
Poursuivant  leur  chemin,  les  deux  grossiers  compères 
S’égayèrent  encore  aux  dépens  d’un  saurien 
Et  de  trois  paisibles  vipères. 

Un  perroquet  ensuite  excita  leur  humour. 

Puis,  à la  fin,  ce  fut  le  tour 
De  sir  Jack  Kanguroo  et  de  dame  Sarigue. 

Ce  flot  d’absurdités  sans  digue. 

Même  pour  un  indifférent. 

Etait  tellement  écœurant 
Que  dame  Autruche,  oyant  cette  racaille. 

Vomit  le  démêloir  d’écaille 
Et  le  trousseau  de  clefs  qu’elle  allait  digérant. 

Le  soir  amène  enfin  la  trêve. 

Pour  rentrer  au  logis,  le  couple  s’en  alla. 

Or,  il  advint,  qu’à  quelque  temps  de  là. 

Le  syndicat  vota  la  grève. 

Cocher  et  conducteur,  contrôleur  et  côtier, 

Chacun  se  souleva.  Descendant  de  son  coche. 

Le  cocher  dignement  rendit  son  fouet  altier 
Et  le  conducteur  sa  sacoche. 


contj:s  de  pant]{ucjie 


Les  contrôleurs,  d’un  air  grave  de  sénateurs, 
Rendirent  leur  sifflet  d’ébène 
Et  le  petit  machin  que,  d’un  geste  de  haine. 

Ils  enfoncent  dans  le  papier  des  conducteurs. 

Or,  à la  préfecture,  on  n’en  mène  pas  large. 

Monsieur  Lépine  est  aux  abois. 

De  ce  service  urbain  va-t-il  prendre  la  charge 
Avec  le  sergent  Hoff  et  les  gardes  du  bois  ? 

Déjà,  des  voyageurs  farouches 
Envahissent  les  bateaux-mouches. 

Mais  ces  bateaux,  malgré  leur  bonne  volonté. 

Ne  peuvent  atterrir  devant  la  Trinité, 

Et  ne  desservent  maintes  rues 
Que  dans  les  cas  de  fortes  crues. 

Donc,  nos  deux  compagnons,  renommés  tapageurs. 
S’en  vinrent  au  matin,  au  parvis  Saint-Eustache, 
Riant  d’avance  en  leur  moustache 
De  l’émoi  des  sergots  et  des  bons  voyageurs. 

Mais  leur  surprise  fut  extrême. 

L’un  des  deux  cria  : « M...  » et  l’autre  : ((  Caramba  ». 
Un  spectacle  imprévu  les  rendit  plus  baba 
Que  feu  Ali-Baba  lui-même. 

Un  très  vénérable  éléphant 
Gonflait  ses  formes  idéales 
Entre  deux  brancards,  à l’avant 
De  l’omnibus  Ivry-Les-Halles. 

Venus  de  Belleville  et  du  quartier  Gaillon 
Des  curieux  faisaient  une  affluence  énorme 
Tout  autour  de  la  plate-forme. 


ET  D'AILLEURS 


63 


Là,  madame  Sarigue,  à Toreille  un  crayon. 

Agitait  de  sa  patte  frêle 
Une  sacoche  naturelle 
Où  tintait  un  joyeux  billon. 

La  stupéfaction  fut  soudain  générale, 

Quand  la  Girafe  avec  lenteur 
Promena  le  long  de  la  haute  impériale, 

Au  bout  de  son  grand  col  un  museau  quémandeur, 
Cependant  que,  joignant  sa  parole  à ce  geste. 

Un  perroquet  de  Bilbao, 

Criait  d'en  bas  de  sa  voix  preste  : 

((  Pas  d'correspondances,  là-haut?  » 

Cette  aventure  prouve,  entre  mille  aventures. 

Que  le  Seigneur  est  très  intelligent 
Et  que,  par  conséquent. 

Faut  pas  chiner  ses  créatures. 

C'est-il  lui,  ou  bien  vous,  TEternel,  jeune  sot? 
Alors  c'est  toujours  lui  qu'aura  le  dernier  mot. 


Publicité  dans  les  Salons 


Quel  testimonial,  pour  un  article  de  toilette,  pour  un  médi- 
cament, ou  pour  un  tricycle  nouveau  modèle,  vaut  mieux  que 
la  simple  affirmation  d’un  homme  du  monde,  affirmation  émise 
négligemment,  dans  un  salon  ami,  en  présence  d’une  société 
de  gens  élégants? 

Si  cette  attestation  est  répétée  quelques  jours  après,  devant 
le  même  auditoire,  par  un  autre  homme  du  monde,  également 
bien  posé,  il  n’en  faut  pas  davantage  pour  lancer  tout  à fait  le 
produit  dont  on  a célébré  les  qualités. 

C’est  ce  qu’a  très  bien  compris  l’Agence  de  Publicité  dans  les 
salons,  la  plus  ancienne  des  agences  de  ce  genre,  celle  qui  pos- 
sède le  meilleur  personnel  de  mondain. 

Quelques  mots  sur  le  fonctionnement  de  cette  intéressante 
entreprise. 

Tous  les  jours,  de  quatre  à six,  les  clubmen  affiliés  se  rendent 
au  siège  social,  où  se  distribue  la,  liste  des  produits  qu’il  s’agit 
de  vanter  dans  deux,  trois  ou  quatre  salons.  Le  tarif  ordinaire 


CONTES  DE  PANTRUCHE  ET  D’AILLEURS 


65 


est  (riin  louis  par  article  et  par  salon.  Mais  on  a vu  des  gens 
du  monde,  d’une  situation  sociale  très  élevée,  toucher  jusqu’à 
vingt-cinq  louis  pour  un  seul  article  et  pour  un  seul  salon. 

Une  fois  en  possession  de  sa  liste,  l’homme  du  monde  a 
quelques  heures  devant  lui  pour  réfléchir  sur  le  tour  qu’il  lui 
faudra  donner  à ses  propos,  chercher  son  entrée  en  matière 
pour  parler  d’un  certain  vernis  à chaussures,  puis  une  transi- 
tion pour  entamer  l’éloge  de  tel  ou  tel  sinapisme. 

Quand  le  comte  de  N...  tombe  au  milieu  d’une  belle  discus- 


sion  sur  les  forces  navales  de  Eltalie,  il  lui  faut  une  grande 
habitude  du  monde  et  un  réel  talent  de  causeur  pour  faire  venir 
la  conversation  sur  la  lessiveuse  Babou,  et  surtout  pour  expli- 
quer comment  il  a été  amené  à en  expérimenter  les  qualités 
nombreuses.  Car  on  voit  mal  ce  moderne  Brummel  quitter  sa 
longue  redingote  pour  se  mettre  à nettoyer  des  camisoles  ou 
des  langes'^de  petit  enfant. 

A côté  du  clubman  faiseur  de  boniment  il  y a l’homme 


b 


06 


CONTES  DE  PANTRUGHE 


du  monde  inspecteur,  présentant  de  hautes  garanties  d’hono- 
rabilité, et  chargé  du  rôle  délicat  de  faire  des  tournées 
dans  les  divers  salons,  pour  veiller  à ce  que  les  gentlemen 
affiliés  s’acquittent  de  leur  mission  avec  la  conscience  désirable. 

I.’inspectcur  entre  dans  le  salon,  s’approche  de  vous  ou  de 
moi,  lie  connaissance,  nous  offre  parfois  de  quoi  fumer,  et  nous 
désignant  un  des  assistants,  nous  demande  d’un  ton  dégagé  : 

— N’est-ce  pas  ce  monsieur  qui  parlait  tout  à l’heure  de  la 
poudre  de  riz  Corinthienne? 

Et  comme  nous  esquissons  un  geste  de  dénégation  vague  : 


— Vous  êtes  ici  depuis  longtemps?  interroge  l’inspecteur, 
comme  pour  parler  d’autre  chose. 

— Depuis  une  heure  et  demie  à peu  près. 

Notre  interlocuteur  est  fixé.  11  s’approche  discrètement  du 
clubman  délinquant,  et  lui  glisse  dans  l’oreille. 

— Vous  n’avez  pas  parlé  de  la  poudre  Corinthienne?  Huit 
francs  d’amende. 

U Agence  mondaine  de  publicité  traite  parfois  de  belles  affaires. 
C’est  ainsi  qu’elle  a dernièrement  affermé  pour  six  mille  francs 
le  nez  du  major  H...  Voici  l’avantage  de  cette  petite  opération. 

Un  clubman  affilié  se  trouve  dans  un  salon  avec  le  major  H..., 
et  lui  fait  les  compliments  les  plus  vifs  sur  la  blancheur  de  son 
nez. 

---•  Eh  bien!  mon  cher,  répondit  le  major  H...,  vous  me 


ET  D’AILL?:UUS 


67 


croirez  si  vous  voulez;  mais,  il  n'y  a pas  six  mois,  ce  nez  était 
littéralement  couvert  de  points  noirs  ! 

— Et  serait-il  indiscret  de  vous  demander  comment  vous 
êtes  arrivé  à Ten  débarrasser  d’une  façon  aussi  complète  ? 

— Mais  tout  simplement  par  l’emploi  de  la  pâte  Trafalgar 
qui^  en  moins  de  six  semaines,  a donné  à mon  nez  cette  blan- 
cheur que  vous  admirez  tant! 


Les  Poissons  des  grands  lacs  d’Afrique 


I 

Le  Blafard  a plus  de  noms  et  plus  de  titres  qu’un  grand 
d’Espagne  : mais  il  ne  les  porte  pas  simultanément. 

Voyageant  dans  les  montagnes  de  Suisse,  il  prit  le  nom  de 
Roger  d’Andermalt,  à cause  de  la  beauté  du  site. 

Mais  aux  régates  de  Cowes,  il  s’appelait  le  comte  de  Dragui- 
gnan, et  quand  je  le  rencontrai  à Ostende,  il  venait  justement 


de  s’approprier  le  titre  de  prince  d’Ermepachy  tombé  en  déshé- 
rence. 

Il  parodia  à ce  propos  un  mot  célèbre  : ((  Jamais  le  prince 


CONTES  DE  PANTRÜGHE  ET  D’AiLLEüRS 


69 


cl’Ermepachy  ne  se  souviendra  des  services  pécuniaires  rendus 
au  comte  de  DraguigTian.  » 

Ayant  suffisamment  voyagé,  il  acheta  un  cabinet  d’affaires 
et  s’établit  à Paris. 

Bien  qu’il  affecte  un  élégant  nonchaloir,  Le  Blafard  est  un 
homme  d’action,  qui  se  préoccupe  avant  tout  de  vendre  la  peau 
de  l’ours  et  d’en  toucher  le  montant.  Si  la  Providence  veut  que 
par  la  suite  l’ours  soit  mis  par  terre,  il  est  toujours  temps  de 
trouver  un  second  acquéreur. 


11 


Par  un  beau  matin  de  mai,  comme  il  côtoyait  le  Code  en  com- 
pagnie d’un  ami,  il  vit  venir  à lui  un  homme  intelligent  qui  lui 
proposa  une  grande  entreprise  : la  vente  en  gros  des  poissons 
des  grands  lacs  d’Afrique. 

Le  Blafard  eut  tôt  fait  d’installer,  en  plein  boulevard,  une  su- 
perhe  boutique  où,  cbaijue  matiji,  des  brochets,  des  (‘arpes,  des 
tanches,  amenés  vivants  dans  des  caisses  d’eau  douce,  étaient 
exposés  à la  devanture.  Les  poissons  des  grands  lacs  d’Afrique 
ressemblent  d’ailleurs  beaucoup  à ceux  de  la  Marne. 

On  prépara  pour  l’émission  une  belle  liste,  où  figuraient  des 
chevaliers,  des  officiers,  et  même  des  commandeurs  d’industrie. 
Le  Blafard  résolut,  à ce  propos,  dé  se  procurer  le  ruban  rouge. 


70 


CONTES  DE  PANTRUCHE 


1I[ 

Le  Blafard  se  disposa  à obtenir  sa  croix  par  une  habile  pres- 
sion sur  ropinion  publique. 

Il  acheta  une  main  de  papier  ministre  et  couvrit  la  première 
feuille  d'une  pétition  ainsi  conçue  ♦ 

« Monsieur  le  Directeur  des  Postes  et  Télégraphes, 

((  Les  habitants  du  quartier  Saint-Athanase,  quartier  commerçant 
par  excellence,  où  l’heure  du  courrier  est  généralement  très  chargée, 
vous  prient  instamment  de  reculer  de  quinze  et,  si  possible,  de 
trente  minutes  la  dernière  levée  des  boîtes  postales. 

((  Veuillez,  etc.  » 

Tous  les  habitants  du  quartier  donnèrent  leur  adhésion,  par 
besoin  réel  ou  par  indifférence.  Le  Blafard  eut  sa  main  de  papier 
couverte  de  onze  mille  signatures.  Il  enleva  alors  purement 
la  première  page,  et  la  remplaça  par  une  requête  rédigée  en  ces 
termes  : 

((  Monsieur  le  Ministre  du  Commerce, 

((  Habitants  du  quartier  Saint-Athanase,  nous  prenons  la  liberté 
de  signaler  à Votre  Excellence  la  noble  conduite  d’un  de  nos  conci- 
toyens, M.  Omer-Albin  Le  Blafard.  Depuis  les  longues  années  qu’il 
vit  au  milieu  de  nous,  M.  Le  Blafard  s’occupe  avec  un  zèle  infatigable 
d’une  quantité  d’œuvres  philanthropiques. 

Yondâteur  des  Sociétés  chorales  ch  octogénaires^  président  de  la  fa- 
meuse Ligue  de  protection  des  parents  martyrs,  M.  Le  Blafard  est 
l’objet  de  notre  admiration  constante.  Qu’un  décret  de  vous  attache 
la  croix  sur  sa  poitrine,  et  22.000  mains  d’électeurs  frappées  en  ca- 
dence, salueront  cette  œuvre  de  justice. 

((  Veuillez,  etc.  )) 


"Suivent  les  1 1.000  signatures  \ 


ET  D’AILLEURS 


71 


Le  ministre  envoya  des  commissaires  enquêteurs  qui  déjeu- 
nèrent chez  Le  Blafard  et  rapportèrent  dans  leurs  poches  la 
conviction  intime  que  Le  Blafard  était  un  homme  généreux.  La 
nomination  parut  à VOfficiel,  on  prépara  les  prospectus,  et  les 
poissons  des  grands  lacs  d’Afrique  continuèrent  à affluer  dans 
les  eaux  de  la  Marne  par  des  conduits  souterrains. 


En  Sabots 


Le  duc  de  Sableplein  fit  un  soir  son  petit  compte  de  caisse,  et 
s’aperçut  que  des  biens  paternels,  manoir  ancestral  et  terres  du 
Languedoc,  il  lui  restait  un  bon  de  poste  de  quatre  francs  et 
deux  billets  de  tombola. 

Et  cependant,  autour  de  lui,  s’élevaient,  comme  d’insolents 
donjons,  les  hautes  fortunes  des  parvenus,  arrivés  à Paris  en 
sabots. 

Un  tel,  arrivé  à Paris  en  sabots,  avait  réalise  des  millions  en 
louant  chaque  soir,  à tous  les  directeurs  de  théâtre  du  monde, 
des  appareils  brevetés  pour  la  claque  mécanique. 

Tel  autre,  venu  à Paris  en  sabots,  avait  constaté  les  excellentes 
propriétés  purgatives  de  l’eau  de  Seine.  11  s’était  installé  à 
Vienne,  où  il  avait  vendu  cette  eau  de  Seine  en  flacons. 

Il  la  fabriquait  d’ailleurs  sur  place,  avec  de  l’eau  du  Danube, 
des  dessous  de  bras  en  caoutchouc  et  de  vieux  microbes. 


CONTES  DE  PANTRÜCHE  ET  D'AILLEURS 


73 


Et  le  duc  de  Sableplein  dont,  depuis  des  temps  reculés,  les 
ancêtres  étaient  toujours  arrivés  à Paris  dans  de  somptueux 
carrosses,  le  duc  de  Sableplein  n’avait  à lui  que  quatre  francs 
en  bon  de  poste  et  deux  billets  de  tombola. 

Alors,  il  résolut  de  s’acheter  avec  ses  quatre  francs  une  paire 
de  sabots  rustiques  et  de  sortir,  lui,  de  Paris,  en  sabots. 

Vêtu  d’un  costume  de  voyage  et  chaussé  de  sabots  en  bois 
blanc,  le  duc  de  Sableplein  est  sorti  de  Paris  par  la  porte  de 
Flandre. 


Faute  d’une  publicité  sulïisante,  cette  manifestation  passa, 
d’ai]l(‘iirs,  totalement  inap(‘iru(‘. 

Après  avoir  traversé  des  banlieues  et  d(‘s  l)anli(‘ues,  l(‘  due 
s’arrêta  au  bord  d’une  rivière,  et  se  prit  à rélléchir  sur  l’inanilè' 
de  sa  protestation , et  s ur  l’incurable  tristesse  de  sa  position  sociale . 

Puis,  il  prit  un  de  ces  bains  froids  qui  durent  très  longtemps, 
et  d’où  l’on  sort,  quand  on  en  sort,  un  peu  tuméfié  et  en  assez 
vilain  état. 

Le  duc  de  Sableplein  est  entré  dans  l’au-delà  en  sabots.  Il 
sera  le  Parvenu  des  Félicités  Eternelles,  si  dit  vrai  l’Ecriture, 


Les  aimables  Causeurs  des  salons 


Je  venais  de  faire  représenter  à l’Ambigii  mon  grand  drame 
en  six  actes  : Le  Secret  du  Ma7xha7id  de  gaufres.  J’avais  donc 
maintenant  un  petit  renom  dans  le  monde  littéraire.  Aussi,  ne 
m’étonnai-je  point  quand  mon  ami  Z...,  délégué  par  la  comtesse 
de  Bonnepoire,  me  demanda  de  bien  vouloir  accepter  à dîner 
chez  cette  noble  dame,  le  samedi  de  la  semaine  qui  suivrait. 

Dîner  chez  la  comtesse  de  Bonnepoire,  en  compagnie  d’écri- 
vains réputés,  de  notables  médecins  et  de  distingués  hommes  de 
guerre,  c’était  pour  le  petit  renom  dont  il  est  parlé  plus  haut 
une  véritable  consécration. 

— Heu!  fis-je,  pour  ne  pas  accepter  trop  vite.  La  semaine 
prochaine,  je  serai  bien  pris. 

— C’est  comme  vous  voudrez,  répondit  Z...  Mais  il  me  semble 
qu’un  bon  dîner,  un  cachet  de  quarante  francs  et  des  cigares  à 
discrétion,  ça  n’est  jamais  à dédaigner. 


CONTES  DE  PANTRÜCHE  ET  D’AILLEURS 


Au  jour  dit,  je  me  rendis  chez  la  comtesse,  où  je  trouvai  divers 
personnages  illustres  : Victor  Clierbuliez,  qui  touchait  45  francs, 
Alphonse  Allais,  70  francs  par  séance,  Camille  Saint-Saëns,  au 
mois.  Plus  divers  médecins,  30  francs  en  temps  ordinaire  et 
120  francs  pendant  les  épidémies  (car,  en  ces  moments,  leur  con- 
versation devient  passionnante). 

Ce  n'était  pas  la  saison  des  peintres,  qui,  à cette  époque  de 
Tannée,  n'avaient  généralement  aucune  saveur, 

Je  ne  perdis  pas  ma  soirée.  Comme  j'avais  franchement  égayé 


mon  coin  de  table  par  des  plaisanteries  des  plus  spirituelles,  le 
maître  de  la  maison  fut  satisfait  et  me  pria  de  revenir  toutes  les 
quinzaines. 

De  plus,  Victor  Cherbuliez  me  fît  connaître  un  autre  monsieur 
qui  donnait  des  dîners  et  qui,  lui,  pouvait  se  permettre  de 
rémunérer  très  largement  ses  convives  de  marque.  Il  faisait,  en 
effet,  payer  les  places  à ses  invités^  moins  notoires.  Les  places 
d'honneur,  au  milieu,  coûtaient  quarante  francs,  et  les  places 


76 


CONTES  DE  PANTHUGHE 


du  bout  de  la  table  un  louis  seulement.  Tous  ces  invités  payants 
claient  d’ailleurs  fort  convenables,  et  quelques-uns  mêmeaA^aient 
tout  à fait  grand  air. 

Pourtant,  de  légers  murmures  coururent  dans  l’assistance 
quand  on  prévint  que  Sully-Prudhomme  ne  pouvait  venir  ce 
jour-là.  On  présenta  à sa  place  M.  de  Bornier,  qui  n’avait  pas 
été  annoncé  dans  les  invitations.  Personne  ne  redemanda  son 
vestiaire,  et  personne  ne  s’en  repentit,  car  M.  de  Bornier  fut 
étincelant. 

Ludovic  Halévy  était  aussi  de  la  fête.  Mais  j’appris  qu’on  le 
demandait  surtout  dans  les  bals  blancs.  Quant  à Armand  Sil- 
vcstre  et  à Jutes  Lemaître,  ils  « faisaient  » plus  particulièrement 
les  banquets  d’anciens  élèves.  Trois  fois  la  semaine,  ils  allaient 
remémorer  des  souvenirs  d’enfance,  choquer  leurs  verres  avec 
des  messieurs  qu’ils  appelaient  leurs  condisciples,  et  boire  à la 
prospérité  des  diverses  boîtes  où,  jamais  d’ailleurs,  de  leur 
noble  vie,  ils  n’avaient  ficlin  les  pieds. 


Le  roi  Dagobert 


I 


Lebon  roi  Dagobert  entendit  un  jour  comme  un  gros  bruit 
d’abeilles.  C’était  le  peuple  qui  murmurait. 

Saint  Eloi,  toujours  bien  informé,  expliqua  les  murmures  : 
« Le  peuple,  excité  par  des  meneurs,  se  plaignait  de  la  monarchie 
absolue.  » — C’est  bon,  répondit  le  roi,  je  vais  leur  donner  une 
Constitution. 

Mais  l’autocrate  saint  Éloi  refusa  d’associer  son  nom  à celle 
politique.  Saluant  son  roi  avec  un  sourire  amer,  il  s’éloigna  et 
rentra  dans  la  vie  privée. 


78 


CONTES  DE  PANTRUCHE 


II 

On  procéda  à des  élections  de  députés.  Des  professions  de  foi 
s’inscrivirent  à la  pierre  noire  sur  la  façade  des  maisons,  le  vin 
coula  abondamment  dans  les  auberges,  durant  que  des  hérauts, 
dans  les  carrefours,  criaient  les  noms  et  qualités  des  candidats. 

Le  Parlement,  une  fois  élu,  s’assembla.  Ce  fut  un  beau 
spectacle.  Quand  ses  enfants  avaient  été  sages,  le  bon  roi  les 
conduisait  à la  salle  des  séances,  où  les  députés  s’entr’arrachaient 
la  barbe,  rudoyaient  les  côtes  et  dévoraient  les  narines. 


111 

Or,  l’événement  prévu  arriva.  Un  matin,  le  bon  roi  Dagobert 
enfila  sa  culotte  à l’envers,  et,  de  la  sorte  accoutré,  présida  le 
conseil  des  ministres. 

Du  temps  que]  Dagobert  était  un  bon  tyran,  saint  Éloi  eût 


ET  D’AILLEURS 


79 


coupé  court  à rincident,  en  disant  à son  maître  : Siré^  votre 
majesté  est  mal  culottée.  Mais  saint  Éloi  et  ses  amis  politiques 
g-rossissaient  désormais  le  parti  des  mécontents.  On  put  lire 
en  grosses  lettres  sur  les  manuscrits  de  parchemin  qu'on  vendait 
le  soir,  au  coin  des  rues  : 


UN  SCANDALE  AU  PALAIS 
UNE  MAJESTÉ  MAL  CULOTTÉE 


IV 

L’affaire  suscita  une  grosse  émotion  dans  les  cercles.  Naymes 
de  Montmartre,  Ogier  du  Vexin  et  Charibert  de  Monsouris 
rapportèrent  à la  tribune. 

Mais,  après  discussion,  la  majorité  servile  déclara  que, 
((  confiante  en  la  bonne  ternie  de  l’Exécutif  »,  elle  passait  à 
l’ordre  du  jour. 


V 

— Soit!  dit  saint  Eloi.  Les  voies  parlementaires  ne  nous  mè- 
nent à rien  ; essayons  d’autre  chose. 

Des  maisons  et  des  palais,  entlammés  par  une  poudre  ma- 
gique, s’effondrèrent  ou  volèrent  en  éclats. 

— Je  suis  un  bon  roi,  dit  Dagobert.  Pourtant,  l’intimidation, 
ça  ne  prend  pas  avec  moi. 

Et,  enhardiparses  conseillers,  non  contentde  laisser  sa  culotte 
telle,  il  retourna  sa  veste,  son  bonnet  royal  et  ses  pantoufles. 


SÜ 


CONTINS  DK  PANTlUnilK  KT  D'AILLEUliS 


Alors,  (l’autros  maisons  s’onflammèrent  de  plus  belle.  Mais  je 
ne  puis  vous  en  dire  davantage,  la  page  de  mon  précis  d’histoire 
s’élant  arrêtée  là. 


La  Rixe 


Sur  le  boulevard  de  Charonne,  Henri,  dit  Pelle-à-Feu,  et 
Auguste,  dit  Gustave,  en  sont  venus  aux  mains.  Et,  malgré  le 
froid,  une  assemblée  nombreuse  de  personnes  oisives  ou  occu- 


pées^suit  les  péripéties  de  la  bataille.  Si  aucun  pari  ne  s’engage 
sur  son  issue,  c’est  que  l’angoisse  de  la  lutte  suffit  à passionner 
les  spectateurs. 


6 


82 


CONTES  DE  PANTRUCHE  ET  D'AILLEURS 


Les  premiers  coups  parés  assez  habilement,  les  deux  adver- 
saires, à peine  touchés,  ont  repris  du  champ  pour  un  assaut 
décisif.  Et  les  cœurs  hattent  à voir  ces  quatre-z-yeux  se  regarder 
si  terriblement  qu/ily  en  aura  sûrement  tout  à l’heure  au  moins 
deux  de  pochés,  et  aussi  à entendre  grincer  ces  dents  blanches 
dont  reffectif  ne  sortira  point  indemne  d’une  telle  aventure. 

Ils  s’élancent  l’un  contre  l’autre  avec  inie  si  violente  furie  que 
les  plus  timides  parmi  les  spectateurs,  conçoivent  le  projet  de 
les  séparer;  mais  ils  n’y  donnent  aucune  suite. 

Depuis  quelques  instants,  je  m’étais  mêlé  à la  foule.  Je  sortais 
de  mon  usine  de  Charonne  et  j’avais  résolu  de  faire  quelques 
pas  sur  le  trottoir  en  attendant  ma  voiture.  Je  fendis  brusque- 
ment les  rangs  du  public  et  je  m’avançai  dans  le  champ  clos,  où 
je  fis  tout  de  suite  sensation,  avec  mes  larges  favoris  noirs  et 
ma  haute  stature. 

Flegmatiquement,  je  remis  ma  canne  à un  des  assistants  et  je 
me  dépouillai  de  ma  pelisse  de  fourrure,  que  Je  remis  à un  autre. 
Méthodiquement,  je  saisis  Pelle-à-Feu  par  l’épaule  droite  et 
x^uguste,  dit  Gustave,  par  l’épaule  gauche.  Et  comme,  mécon- 
tents d’étre  interrompus,  ils  paraissaient  se  rebiffer,  j’^envoyai 
d’un  coup  de  poing  Gustave  a mx  mètres,  et  d’un  autre  coup  de 
poing  Pelle-à-Feu  à six  mètres  cinquante  (environ). 

Ce  bel  exemple  de  force  physique  enthousiasma  les  specta- 
teurs, qui  m’acclamèrenl  avec  un  touchant  ensemble,  à l’excep- 
tion toutefois  des  deux  gentlemen  qui  détenaient  ma  canne  à 
pomme  d’or  et  ma  pelisse'  de  fourrure,  et  qui,  blasés  sans  doute 
sur  ce  genre  de  spectack^  s’étaient  en  allés  avant  la  fin. 


Péripéties 


Mon  oncle  Guêpier  achetait  à bas  prix  de  vieilles  descentes  de 
lit,  peaux  d'ours  ou  peaux  de  loups.  lien  doublait  des  pardessus, 
qu’il  revendait  comme  de  riches  pelisses  au  monde  élégant  de 
Francfort-sur-le-Mein. 

Il  revint  en  France  avec  deux  millions  qui  n’avaient  pas 
d’odeur  et  qui  fleuraient  pourtant  aussi  bon,  pour  nos  nez 
avides,  que  toutes  les  roses  du  Bengale. 

Mes  frères  et  moi,  nous  avions  à cette  époque,  rue  Lafayette, 
au  quatrième  étage,  un  bureau  de  banque  et  d’affaires  qui  s’ap 
pelait  le  « Comptoir  de  la  navigation  lacustre.  )) 

11  n’y  venait  d’ailleurs  pas  plus  de  navigateurs  ni  de  personnes 
ayant  un  rapport  quelconque  avec  la  navigation  que  si  c’eût  été 
un  comptoir  spécialement  consacré  aux  aéronautes. 


84 


CONTES  DE  PANTRUGIIE 


Nous  y passions  scrupuleusement  trois  heures  le  matin  et 
trois  heures  Taprès-midi.  Et  To])  ne  s’ennuyait  pas  trop.  Car 
nous  avions  tous  les  jours  à deviner,  dans  les  quotidiens,  un 
bon  nombre  de  mots  carrés,  de  mots  en  étoile  et  de  problèmes 
chiffrés.  Le  temps  de  chercher  les  solutions,  qu’il  fallait  envoyer 
par  la  poste,  l’heure  du  dîner  arrivait  assez  vite. 

Je  vois  encore  au  mur  un  portrait  de  steamer  de  la  ligne 
Clinard  et  un  tableau  des  pièces  de  monnaie  à refuser,  qui  ne 
fut  jamais  consulté  que  par  désœuvrement. 

Notre  oncle  Guêpier,  par  un  mot  rapide,  nous  annonçait  son 
arrivée  et  nous  priait  de  venir  le  voir,  au  plus  tôt,  dans  un 
appartement  meublé  qu’il  occupait  provisoirement  rue  d’Ams- 
terdam. 

Nous  nous  décidâmes  à y aller  tous  les  trois,  et  nous  lais- 
sâmes fermé  pour  un  jour  le  Comptoir  de  la  navigation  lacustre. 
((  C’est  justement  parce  que  nous  serons  sortis  qu’il  viendra  du 
monde  aujourd’hui,  » disait  mon  frère  Adrien.  Personne 
d’ailleurs  ne  vint  non  plus  ce  jour-là. 


Nous  embrassâmes  le  frère  de  notre  mère  sur  sa  rude  barbe 
blanche.  Il  était  gros,  bon  vivant  et  affable.  Son  cou  apoplec- 
tique rayonnait  comme  l’aurore  de  notre  fortune  prochaine. 
Mais  nous  fûmes  fort  désappointés  quand  notre  oncle  Guêpier 
nous  présenta  une  jeune  Allemande,  sèche  et  rousse,  que,  sans 
dire  gare,  il  avait  épousée  huit  jours  auparavant.  Nous  fîmes 
pourtant  bonne  figure  à cette  personne. 

L’oncle  nous  paya  un  bon  dîner  dans  un  restaurant  voisin. 
Et,  les  bons  vins  aidant,  nous  nous  consolâmes  peu  à peu  de 


ET  D’AILLEURS 


son  mariage.  L'héritage,  sans  doute,  risquait  fort  de  nous 
échapper.  L'oncle  cependant,  jusqu'au  jour  de  sa  mort,  avait 
le  temps  de  nous  rendre  différents  services.  Car,  bien  qu'il 
n'eût  jamais  rien  demandé  à personne  (et  pour  cause),  le 
Comptoir  de  la  navigation  lacustre  se  fût  accommodé  d'une 
subvention. 


Le  lendemain,  nous  apprîmes  à notre  réveil  que  l'oncle 
Ciuepier  était  mort  dans  la  nuit. 

Nous  nous  empressâmes  de  nous  rendre  rue  d'Amsterdam  où 
notre  tante,  le  visage  gonflé  de  larmes,  gémissait  en  allemand. 
Sans  avoir  l'air  de  rien,  nous  eûmes  tôt  fait  d'apprendre  que 
l’oncle  était  mort  sans  testament.  Nous  étions  ses  héritiers 
directs.  Nous  décidâmes  sur  l’heure  que  le  Comptoir  s'appel- 
lerait prochainement  ((  Comptoir  général  ))  et  qu'il  s'occuperait 
de  la  navigation  lacustre,  fluviale  et  maritime. 

L'excellent  oncle  laissait  près  de  deux  millions  (des  actions 
mines,  un  fonds  de  chapellerie  à Strasbourg  et  une  maison 
publique  à Francfort). 


8G 


gonte:s  m pantrüghe 


La  petite  femme  n/avcTit  rien  (le  tout  ceia.  Mais  nous  ferions 
certainement  (pu'lrjue  clios(‘  j)Our  elle.  On  lui  paierait  son 
voyage  pour  retourner  dans  sa  famille  et  on  Ini  laisserait 
prendre  avec  elle  un  certain  Jiombre  d'objets  mobiliers. 


— Faites  bien  attention!  nous  dit  un  Jurisconsulte.  Tout 
n’est  pas  fini  et  vous  n’avez  pas  encore  l’héritage.  S’il  naissait 
un  enfant  posthume? 

— Le  bonhomme  était  bien  vieux,  objectai-je. 

— Mais  la  petite  femme  est  jeune.  Elle  a dix  mois  devant  elle 
pour  s’adjoindre  un  petit  héri  tier  qui,  sous  l’œil  ironique  de  la 
loi,  s’appropriera  les  deux  millions  de  Monsieur  votre  oncle. 


Dès  le  lendemain,  du  matin  jusqu’au  soir,  nous  eiitoiirâmes 
de  prévenances  et  d’une  surveillance  habile  la  tante  Guêpier. 
De  huit  heures  à minuit  il  y avait  toujours  quelqu’un  de  nous 
trois  chez  elle,  en  permanence.  On  lui  offrait  son  bras,  si  elle 
voulait  faire  un  tour  de  promenade.  Et  régulièrement,  chaque 
nuit,  nous  faisions  le  guet  h sa  porte. 

# * 

Aucun  symptôme,  heureux  pour  elle,  alai^mant  pour  nous, 
ne  se  révéla  pendant  les  premières  semaines.  Aussi,  au  bout  d’un 
mois  et  demi,  nous  relâchâmes-nous  de  notre  surveillance.  La 
tante  allemande  ne  paraissait  pas  disposée  h mal  faire  et,  d’ail- 
leurs, il  était  désormais  diffieile  que  l’enfaut  usurpateur  arrivât 
dans  les  délais. 


ET  D’AILLEURS 


87 


Nous  n'allâmes  plus  rue  d'Amsterdam  qu'une  ou  deux  fois 
par  semaine.  Nous  étions  très  préoccupés  par  certaines  diffi- 
(*ultés  de  la  suceession.  Quant  au  Comptoir  de  la  navigation, 
il  commençait  à prospérer.  Nous  fîmes  une  affaire  de  soixante- 
quinze  francs  avec  un  monsieur  qui  s'était  trompé  de  porte. 
Et,  pour  ouvrir  une  comptabilité  spéciale,  nous  achetâmes  à 
cette  occasion  pour  cent  cinquante  francs  de  fournitures  de 
bureau. 


Il  y avait  cinq  mois  que  l'oncle  était  mort,  et  les  formalités 
de  la  succession  étaient  loin  d’être  terminées.  La  maison 
publique  de  Francfort  compliquait  la  situation  d'une  façon 


terrible.  Elle  appartenait  pour  un  tiers  au  défunt,  pour  un 
autre  tiers  h une  principauté  d'Allemagne,  et  pour  le  reste,  à 
des  héritiers  mineurs. 

A ce  moment,  il  vint  de  la  rue  d'Amsterdam  des  bruits  alar- 
mants. Depuis  quelques  semaines,  la  petite  Allemande  était 
sujette  à des  malaises  assez  fréquents.  Elle  portait  des  peignoirs 


lâches  (‘t  évitait  de  sortir  en  taille.  Mais  nos  calculs  nous  rassii- 
rai(‘iit  : il  n’arriveraii  pas  à temps. 

Neuf  mois  et  demi  se  sont  écoulés  depuis  la  mort  de  Toncle 
(iuêpier,  et  les  affaires  de  la  succession  se  régularisent  peu  h 
peu.  Nous  allons,  d’ici  peu  de  temps,  entrer  en  possession,  et 
le  Comptoir  de  la  navigation  s’installera  en  plein  boulevard. 

La  tante  allemande  nous  inquiète  un  peu.  Elle  est  évidem- 
ment mal  conseillée.  Malgré  sa  grossesse,  elle  fait  toutes  sortes 
d’excentricités;  on  a été  jusqu’à  dire  qu’elle  montait  à bicy- 
clette. Voudrait-elle,  au  péril  de  sa  vie,  hâter  la  venue  de  notre 
pseudo-cousin? 


Une  vieille  bonne  à nous,  que  nous  avons  placée  chez  elle, 
nous  envoie  un  jour  un  télégramme  : ((  Madame  Guêpier  a été 
prise  des  douleurs  ce  matin.  » 

On  arrive  tous  les  trois  rue  d’Amsterdam.  C’est  par  une 
lourde  après-midi  d’août.  Dans  la  salle  à manger  de  vieux 
chêne,  un  Allemand,  maigre  et  barbu,  est  assis  près  de  la  table. 
Est-ce  le  frère,  est-ce  le  cousin  de  notre  tante?  Serait-ce  l’ami 
complaisant  qui  est  intervenu  pour  nous  déposséder?  Nous 
nous  saluons  poliment.  Chacun  de  nous  s’assied  dans  son  coin, 
et  l’on  attend. 


ET  D’AILLEURS 


89 


A intervalles  réguliers,  de  grands  cris  s’élèvent  dans  la 
chambre  voisine. 

Nous  attendons  deux  grandes  heures.  Parfois,  la  porte  s’en- 
tr’ouvre  et  nous  apercevons  le  médecin  en  bras  de  chemise,  les 
manches  retroussées.  Les  cris  sont  plus  rapprochés  et  plus 
violents. 

La  vieille  bonne  ouvre  enfin  la  porte. 

— Un  garçon,  dit-elle.  Et  elle  ajoute  : 

— Il  est  mort. 

Je  la  suis  à la  cuisine  : 

— 11  est  mort,  mais  est-il  né  viable?  S’il  n’est  pas  né  viable., 
(fest  important  pour  nous. 

— Il  ne  pouvait  pas  vivre,  dit  la  vieille  femme  qui  faisait 
chauffer  de  l’eau;  il  avait  le  gosier  bouché  et  un  nez  de 
cochon. 

Je  rentre  gravement  dans  la  salle  à manger  et,  parlant  dans 
mes  dents,  je  dis  à mon  frère  Adrien  : ((  Il  avait  le  gosier  bou- 
ché et  un  nez  de  cochon.  » 

Puis  je  dis  de  même  à mon  frère  Lambert  : 

((  Pas  né  viable.  Gosier  bouché.  Nez  de  cochon.  » 

Tous  deux  comprennent,  maîtrisent  leur  joie  ft  inclinent  la 
tête  d’un  ton  grave. 

Les  gémissements  continuent.  Même  après  ta  délivrance,  elle 
souffre  encore,  la  petite  Allemande,  pour  qui  nous  avons  main- 
tenant une  pitié  attendrie,.et  à qui,  malgré  ses  mauvaises  inten- 
tions, nous  ferons  certainement  une  petite  rente,  pour  la  récom- 
penser d’avoir  mis  au  monde  un  enfant  aux  narines  bouchées, 
avec  un  groin  de  cochon. 

Les  cris  redoublent.  Ils  sont  effroyables.  ((  Ah!  la  pauvre 
femme!  » disent  ensemble  les  trois  directeurs  du  Comptoir  de 
la  navigation. 

Mais  quelle  est  cette  autre  voix  aigre?  Pourquoi  la  porte 


90 


CONTES  DE  PANÏliUCHE  ET  D’AILLEUUS 


s'ouvre-t-elle  brusquoineiii?  Nous  nous  précipitons  vers  la  vieille 
bonne. 

— Il  vient  d’eji  arriver  un  autre!  soulïle  t-(‘lle.  Entendez-le 
(jui  piaille!  Il  est  bien  vivant,  eelui-là! 


La  Foire  aux  pains  d’épices 


Quand  nous  eûmes  quitté  mon  oncle,  chez  qui  nous  avions 
dîné,  Le  Blafard  me  paya  le  café  à la  brasserie  voisine;  puis 


nous  nous  dirigeâmes  vers  la  Foire  aux  pains  d'épices  (c'est 
moi  qui  payai  le  tramway). 

Le  Blafard  me  ht  les  honneurs  du  diorama.  Moi,  je  lui  offris 
le  rat  de  douze  kilos.  En  revanche,  ce  fut  aux  frais  de  mon  ami 
que  je  touchai  le  gros  mollet  de  la  dame'colosse. 


CONTES  DE  PANTRUGHE 


^2 


Nous  faisions  montre,  run  et  Tautre,  d/un  détachement  de 
grand  seigneur  dans  ee  méticuleux  assaut  de  politesses.  Mais 
c'était  entre  nous  un  accord  tacite  pour  mépriser  tous  les  speC’ 
tacles  qui  coûtaient  plus  de  dix  sous. 

Comme  c'était  mou  tour  de  régler,  J'avisai  avec  empresse- 
ment une  modeste  petite  baraque,  et  je  parus  très  alléché  (entrée  : 
vingt-cinq  centimes)  par  cette  mirifique  enseigne  : Venez  voir  la 
huitième  merceille  du  monde. 

La  foule  estimait  probablement  que  c’était  assez  de  sept  mer- 
veilles pour  un  vieux  monde  tel  que  le  nôtre,  car  nous  nous 
trouvâmes  seuls.  Le  Blafard  et  moi,  à rintéricur  de  la  baraque, 
devant  un  rideau  d’aiidrinople  usé. 


Soudain,  sortant  d'on  ne  sut  jamais  où,  un  monsieur  mal 
vêtu  apparut  à nos  côtés.  Il  avait  une  voix  fort  éraillée  (sans 
doute  à cause  d’un  sabre  avalé  de  travers). 

Il  écarta  le  rideau  d'andrinople,  et  qu'aperçûmes-nous  dans 
une  solide  cage  de  fer? 


ET  D’AILLEURS 


93 


Un  paisible  vieillard,  en  habits  de  ville,  assis  sur  une  chaise 
de  paille,  les  deux  mains  croisées  sur  un  parapluie  vénérable. 

— Habitants  des  villes  et  des  campagnes,  s’écria  rhumbic 
barnum,  riverains  des  fleuves  et  des  marais,  fonctionnaires 
maladifs,  bourgeois  casaniers  et  joyeux  loups  de  mer,  nous  ne 
venons  pas  vous  exhiber  ici  des  hommes  sauvages,  car  vous  en 
avez  assez  vus. 

((  Et  le  beau  miracle,  vraiment,  de  se  nourrir  de  viande  crue! 
Nous  en  mangeons  tous,  de  la  viande  crue,  par  ordonnance  de 
notre  médecin,  ou  par  incurie  de  notre  cuisinier.  Le  rare,  mes- 
sieurs, le  prodigieux,  mesdames,  serait  de  manger  de  la  viande 
cuite  à point. 

((  Honorables  assistances,  le  phénomène  que  nous  avons  l’hon- 
neur  de  vous  présenter  ici,  est  un  phénomène  unique,  juste- 
ment dénommé  : la  huitième  merveille  du  monde,  par  toutes  les 
sociétés  savantes.  )) 


Voyage  en  Orient 


16  mars.  — Quand  Roger  et  ses  compagnons  enren^t  visité  la 
Palestine,  ils  traversèrent  l’interminable  plaine  de  Gôr,  et  s’ar- 
rêtèrent pour  méditer,  tel  le  voyageur  légendaire,  devant  les 
ruines  violettes  de  Gandourah. 


Ils  virent  aussi  l’enclos  de  briques  noires  où  les  fîères  tribus 
Amalécites  se  lamentèrent  jadis  sous  la  colère  d’Iahvè-Cébaoth, 


CONTES  DE  PANTRUGHE  ET  D’AILLEURS 


f)5 


FEIohim  des  Eiohim,  le  seul  Elohim,  celui  qui  n était  pas  au 
coin  du  quai. 

Puis,  ayant  pris  conseil  de  ses  compagnons,  Roger  résolut  de 
s’acheminer  vers  le  Sud,  où  croissaient  les  oliviers  rouges  et 
les  gigantesques  bananiers  de  TArabie  heureuse. 

19  mars.  — Ils  suivaient,  au  trot  allongé  de  leurs  chevaux 
arabes,  la  blanche  route  d’Ossor-Méuéi.  Derrière  eux,  sur  quatre 
maigres  chameaux  au  poil  fauve,  venaient  quatre  Circas- 
siennes,  fournies  par  une  agence  anglaise,  dont  un  eunuque  à 
cheval  portait  les  initiales  sur  sa  casquette  cirée. 


De  grands  palmiers,  bénisscurs  immobiies,  bordaient  le  che- 
min silencieux. 

24  — Les  voyageurs  s’abreuvaient  largement  d’eau-de- 

vie  de  grain  et  d’une  liqueur  du  pays,  le  ratéi,  qui  ressemble  à 
de  k chartreuse  bleue.  Ils  étaient  donc  ivres,  la  plupart  du 
temps,  comme  des  cochons  de  Mésopotamie.  Aussi  s’égaraient- 
ils  fréquemment  dans  de  mauvaises  routes.  Quittant  Louscatèh, 
ils  tournèrent  pendant  trois  jours  dans  une  petite  étendue  de 
sable  qu’ils  prirent  pour  un  vaste  désert.  Ils  étaient  épuisés  de 


CONTES  DE  PANTRUCHE 


!)6 


fatigue,  quand  ils  firent  la  rencontre  d/un  indigène.  Celui-ci  les 
conduisit  à Kerkaroum  où  ils  connurent  enfin,  à la  joie  des 
habitants,  qu’ils  se  trouvaient  dans  l’Arabie  heureuse. 

Tous  ces  Arabes  étaient  en  proie  à une  douce  allégresse.  Ils 
parcouraient  les  rues  en  sautillant  et,  faisant  claquer  leurs 
doigts,  ils  s’écriaient  : « Bath  ! Bath  ! » 

Roger,  qui  savait  la  langue  du  pays,  demanda  a un  Arabe  : 
((  Pourquoi  êtes-vous  tous  si  contents?  » 

Et  l’Arabe  répondit  : « Parce  que  nous  sommes  dans  l’Arabie 
heureuse.  » 

mars,  — Avant  de  quitter  Kerkaroum,  ils  firent  visite  à 
riman  du  pays.  C’était  un  quinquagénaire  de  haute  taille,  dont 
la  barbe  était  noire  et  drue  et  les  sourcils  rasés. 

Il  était  très  vénéré  et  réputé  pour  sa  science.  Il  avait  dix-huit 
femmes  et  plus  de  , trois  cents  enfants.  Mais  il  ne  s était  pas 
contenté  d’engendrer  ses  enfants  sottement  et  sans  méthode, 
ainsi  qu’agissent  la  plupart  des  imans  de  l’Arabie  heureuse.  Il 
avait  dressé  des  tableaux  méticuleux,  où  figuraient  l’âge,  la 
hauteur,  le  tour  de  taille  de  ses  femmes,  leur  poids  aux  diffé- 
rentes époques  de  la  gestation,  l’indication  de  leur  tempéra- 
ment, de  leurs  habitudes,  de  leur  régime  alimentaire. 

Il  avait  également  dressé  d’autres  tableaux  relatifs  au  poids 
et  à la  taille  de  ses  enfants  aux  différents  âges  de  la  vie.  Il  se 
livrait  à d’instructives  comparaisons  sur  les  enfants  consécutifs 
d’une  même  mère,  et  sur  des  enfants  engendrés  à la  même 
époque  par  le  même  père  et  conçus  par  des  mères  diverses. 

Sa  principale  sagesse  consistait  d’ailleurs  à ne  tirer  aucune 
déduction  de  ces  observations,  si  passionnantes  à recueillir. 

29  mars.  — Quittant  Kerkaroum,  les  voyageurs  gagnèrent 
Kerkabèh,  où  ils  furent  reçus  princièrement  par  un  vieil  iman 
vénérable,  et  où  les  attendait  la  'plus  curieuse  aventure  de  leur 
voyage. 


ET  D’AILLEÜUS 


07 


Roger  et  ses  compagnons  furent  logés  au  palais.  Mais,  bien 
que  les  lits  fussent  confortables,  ils  dormirent  mal.  Car  des 
bruits  inquiétants  se  faisaient  entendre  dans  les  couloirs  tor- 
tueux du  sérail.  Et  par  moments  on  percevait  le  sifflement  d’un 
cimeterre  que  quelque  homme  de  garde  aiguisait  sur  une  pierre 
polie. 

Le  lendemain,  Timan  fit  venir  Roger  et  lui  dit  ces  paroles  : 

((  Tu  ne  quitteras  pas  mon  pays  sans  en  emporter  un  souvenir 
durable.  Je  donne  aujourd’hui  une  grande  fête  en  ton  honneur. 
Et  je  t’ai  réservé  une  surprise  ». 

Ils  se  rendirent  tous  |dans  une  large  plaine  où  des  estrades 
officielles  étaient  dressées.  L’iman  y prit  place,  ayant  à ses 
côtés  le  voudak,  chef  de  la  marine  marchande,  et  le  goulayeb, 
aseptiseur  des  cure-dents  royaux. 


On  avait  tracé  un  chemin  au  milieu  de  la  plaine,  et  tous  les 
cent  mètres  environ,  le  long  de  ce  chemin,  se  dressait  un  gouhaï 
('mât  de  couleur  verte  surmonté  d’un  croissant  d’or). 

Un  vadaï  (capitaine)  amena  à Roger  un  cheval  arabe,  riche- 
ment caparaçonné. 

— ((  Tu  vas,  si  tu  veux,  dit  l’iman.  enfourcher  ce  cheval,  et, 
au  signal  que  je  donnerai,  partir  au  galop  sur  ce  chemin.  Apres 


7 


98 


CONTES  DE  PANTKUCllE 


un  laps  do  iomps  fixé  par  moi  à ravaiico,  le  sonneur  de  trom- 
pette, que  tu  vois  là,  sonnera  de  son  instrument;  au  moment 
où  la  trompette  sonnera,  il  faut  ([uetu  ais  mis  pied  à terre,  sous 
peine  d’être,  à l’instant  même,  livré  au  bourreau.  Si  tu  tiens  à 
la  vie,  il  est  donc  plus  prudent  de  laisser  là  ce  cheval  et  de  venir 
t’asseoir  près  de  moi  sur  Testrade,  d’où  tu  suivras  le  reste  de  la 
fête. 

((  Seulement  je  tiens  à te  prévenir  que  si,  ayant  enfourché  le 
cheval,  tu  arrives  au  premier  poteau  avant  que  la  trompette  ait 
sonné,  tu  toucheras  mille  sequins  d’argent;  si  tu  parviens  au 
deuxième  mât,  tu"  auras  dix  mille  sequins,  au  troisième,  cent 
mille;  au  quatrième,  un  million,  et  ainsi  de  suite,  selon  la 
même  proportion.  Mais  prends  garde  à l’appel  de  trom- 
pette. )) 

Roger  n’hésita  pas.  Il  se  dit  qu’il  atteindrait  sans  péril  le 
deuxième  poteau.  Il  mettrait  pied  à terre  et  se  contenterait 
d’emporter  dix  mille  sequins  (un  peu  plus  de  dix  mille  francs 
de  notre  monnaie).  Il  éperonna  son  cheval  et,  sous  une  clameur 
enthousiaste,  passa  devant  le  premier  mât.  Mille  sequins! 
Eperonné  à nouveau,  l’étalon  arabe,  en  quelques  puissantes 
foulées,  atteignit  le  mât  des  dix  mille  sequins.  Mais  Roger 
ne  s’arrêta'pas.  Le  poteau  des  cent  mille  sequins  était  proche.  Il 
était  à peine  dépassé,  que  le  cavalier,  penché  sur  sa  monture, 
aperçut  le  quatrième.  Un  million  de  sequins!  La  fortune  ou  la 
mort!  L’immense  clameur  de  la  foule  s’était  écroulée  tout  à 
coup,  et.  entre  la  double  haie  d’angoisses,  le  galop  du  cheval 
s’entendait  seul  dans  le  vaste  silence.  Au  moment  où  Roger 
dépassait  le  cinquième  mât  (dix  millions  de  sequins!),  un  subit 
pressentiment  lui  fit  quitter  là  selle  et  sauter  prestement  à terre. 
Il  était  temps.  A peine  touchait-il  le  sol  libérateur,  que  l’appel 
de  trompette  sonna  solennellement  dans  l’espace,  noyé  aussitôt 
dans  les  cris  débordants  des  spectateurs. 


ET  D’AILLEURS 


99 


Roger  gisait  à terre,  contusionné.  Mais  il  était  heureux,  ayant 
conquis  la  fortune.  Une  chaise  turque,  portée  par  deux  Arabes, 
le  ramena  auprès  de  Timan. 

3i  mars.  — On  festoya  jusqu'au  matin.  On  festoya  encore 
le  jour  qui  suivit.  Le  surlendemain,  au  moment  de  faire  ses 
préparatifs  de  départ,  Roger,  qui  n'avait  pas  encore  touché  ses 
dix  millions,  alla  trouver  le  vénérable  iman,  à qui,  avec  la  plus 
grapde  courtoisie,  il  demanda  quelles  étaient  ses  habitudes  de 
paiement. 

L’iman  eut  alors  un  bon  rire  et  s'écria  : 

— GouMm  boder  cataî  mesdach?  (Vous  avez  cru  à cette  inno- 
cente plaisanterie?) 

Roger  ne  répondit  rien.  L'iman  poursuivit  : 

Caradim  siboach  médéir  vouzawuzdim  bédé.  (Alors  vous  pen- 
siez toucher  dix  millions  pour  avoir  parcouru  cinq  cents  mètres 
â cheval?) 

Et  il  ajouta  en  français  : 

— Vous  n’avez  vraiment  pas  la  trouille! 


L’Aventure  de  Pierre  Arabin 


Pierre  Arabin  se  réveilla  brusquement  et  se  cogna  la  tête  au 
plafond.  Pourquoi  donc  avait-il  la  tête  si  près  du  plafond? 

Il  tâta  le  sol,  puis  il  tâta  le  plafond.  Le  sol  était  à, soixante 
centimètres  du  plafond.  La  maison  s’était-elle  télescopée,  ren- 
foncée comme  un  chapeau-claque? 

Mais,  à droite  et  à gauche,  les  murs  s’étaient  resserrés  aussi, 
tout  contre  ses  épaules  et  ses  bras. 

Il  donna  alors  un  vigoureux  coup  de  poing  au  plafond,  qui 
se  souleva  et  se  renversa  de  côté. 

La  lumière  fut. 

Pierre  s’aperçut  qu’il  était  au  fond  d’une  sorte  de  puits  rec- 


GONTRS  DE  PANTUüGKE  ET  D’AILl.EL’ns 


101 


tangulaire  de  deux  mètres  de  profondeur.  Il  escalada  un  des 
murs  et  se  trouva  bientôt  assis  au  bord  du  puits,  sur  la  terre 
fraîche. 


Autour  de  lui,  des  stèles  de  pierre  et  de  marbre,  de  petits 
enclos  fermés  de  grilles,  de  la  verdure. 

Tout  à côté  de  lui,  à sa  droite,  une  dalle  dressé,  avec  cette 
inscription  sur  du  marbre  rouge  : 


FAMILLES  ARABIN  ET  ACHILLES 

Pierrette-Louise-Eulalie  Arahin, 
née  Achüles 
Née  en  1SI0-^IS7Q 
Georges-Pierre-Paul  Arabin 
né  en  1 SOI  A- 1 S 87 


C'étaient  les  noms  de  sa  mère  et  de  son  pauvre  père. 

Il  faisait  frais.  Pierre  Arabin  eut  un  petit  frisson.  Il  vit  qu’il 
était  en  habit.  La  terre  humide  avait  marqué  de  taches  jaunes 
ses  manches  et  son  pantalon.  Le  devant  de  sa  chemise  était 
chiffonné;  mais  ça  n’avait  pas  d’importance  ; c’était  un  devant 
non  empesé. 


102 


CONTES  DE  PANTKUCHE 


Il  pouvait  être  cinq  heures  du  soir.  Le  grand  jardin  n’était 
peuplé  que  de  pierres  et  de  marbres.  Aucune  ombre  furtive  ne 
passait  entre  les  petits  enclos. 

Pierre  Arabin  se  mit  debout  et  s’étira.  Ses  épaules,  ses  reins 
étaient  bridés  d’assez  fortes  courbatures.  Il  était  ahuri  et  avait 
les  pieds  froids. 

11  s’éloigna,  les  mains  dans  ses  poches,  vers  la  grande  allée. 
Il  arriva  devant  la  porte  du  gardien  chef.  Personne  ne  lui  fit 
d’observations. 


On  le  prit  sans  doute  pour  un  restant  d’enterrement  qui 
s était  attardé  sue  tombe. 

Il  sortit  donc  tranquillement  du  Père-Lachaise,  en  habit  et 
sans  chapeau.  Sur  le  boulevard  extérieur,  il  entendit  un  son  de 
trompe.  Il  vit  un  petit  enfant  habillé  en  marquis  Louis  XV, 
qui  passait  avec  ses  parents.  Il  en  vit  un  autre  habillé  en  officier, 
avec  un  képi  trop  large  et  un  petit  grand  sabre. 


ET  D’AILLEURS 


103 


— Ail!  oui,  dit-il.  Ce  doit  être  aujourd'hui  la  mi-careme. 

Un  lîacre  à galerie  passait.  Il  lui  jeta  l'adresse  de  son  petit 
appartement  de  garçon  : 64,  rue  du  Colisée.  Les  coussins  de  la 
vieille  voiture  étaient  à peine  secs.  11  faisait  humide  comme 
dans  la  terre,  Pierre  Arabin  grelotta  et  se  mit  à pleurer. 

Il  pleurait  sans  savoir  pourquoi.  Il  ne  songeait  à rien.  Il 
semblait  que  son  court  séjour  dans  la  terre  lui  eût  fait  perdre 
l’habitude  de  penser. 

La  voiture  allait  au  pas  au  milieu  de  la  foule.  Il  pleuvait.  La 
boue,  sur  le  sol,  était  rose  de  confetti  écrasés.  Les  arbres  s agré- 
mentaient tristement  d’une  frondaison  de  carnaval.  Autour  de 
eurs  branches  nues,  des  serpentins  multicolores  s’emmêlaient 
comme  des  cheveux  de  femme  autour  d’un  vieux  peigne. 

Quand  le  fiacre  eut  échappé  à la  cohue  des  quartiers  centraux, 
Pierre  Arabin  sentit  poindre  en  lui  une  anxiété.  Quel  effet  allait- 
il  produire  chez  lui,  sur  son  concierge  et  sur  son  domestique? 
Il  descendit lenlement  du  fiacre  et  s’avança  atout  petits  pas  vers 
la  loge.  Mais  le  concierge  était  sorti.  Une  voisine  gardait  la 
loge. 

— Y a-t-il  quelqu’un  à l’entresol?  demanda  Pierre  Arabin. 

— Vous  ne  savez  donc  pas  ? dit  la  voisine.  Le  monsieur  de 
l’entresol  est  mort  lundi  dernier.  On  fa  enterré  hier. 

— Et  il  n’y  a personne  là-haut? 

— Vous  pensez.  Le  domestique  est  parti.  On  a mis  les 
scellés. 

Pierre  Arabin  n’avait  pas  sa  clef.  On  ne” pense  pas  à enterrer 
les  morts  avec  leur  clef. 

Il  manquait  aussi  d’argent.  Il  avait  seulement  au  doigt  une 
bague  avec  un  petit  brillant.  Il  résolut  d’aller  la  vendre . Il 
remonta  dans”son  vieux  fiacre,  grommelant,  et  se  fit  conduire 
rue  de  la  Paix.  Il  eut  peine  à trouver  une  boutique  ouverte.  Un 
bijoutier  le  regarda  avec  de  petits  yeux  et  lui  dit  cette  phrase 


104 


CONTINS  DK  l>ANTIÎl’KIIK 


textuelle  : ((  Ce  n’est  pas  dans  mes  habiUides  de  faire  des 
affaires  avec  des  personnes  sans  chapeau.  » 

Il  remonta  dans  sa  voiture  et  se  fit  conduire  chez  son  chape 
lier  qui  l’accueillit  sans  étonnement. 

Arabin  se  dit  : ((  11  n’a  pas  reçu  de  lettre  d’enterrement.  » 

Ce  n’était  pas  exact.  Le  chapelier  avait  bien  reçu  un  faire- 
part,  que  lui  avait  fait  envoyer  le  domestique  de  Pierre;  seule- 
ment, en  voyant  Arabin,  il  s’était  dit  simplement  : a Ce  n est 
pas  lui  qui  est  mort;  ce  doit  être  un  de  ses  parents.  » 

Le  chapelier  était  pressé.  11  avait  décidément  des  favoris 
trop  sérieux  pour  être  disposé  à écouter  des  histoires  extraordi- 
naires. Arabin  lui  fit  donc  un  récit  banal  d’une  bousculade  sur 
le  boulevard  oii  il  avait  perdu,  disait  il  son  chapeau.  Le  chape- 
lier lui  choisit  un  beau  haut  de  forme.  Puis  il  lui  dit,  songeant 
au  parent  mort  : 

— Je  vais  vous  mettre  un  crêpe. 

Arabin,  un  peu  ahuri,  ne  protesta  pas.  Le  chapelier  le  coiffa 


d’un  chapeau  à large  crêpe.  Il  se  trouva  ainsi  porter  son  propre 
deuil.  Ce  qui  l’attrista  profondément. 

Il  trouva  ensuite  un  joaillier,  qui  lui  donna  deux  cent  cin 
qualité  francs  pour  sa  bague. 


ET  D AILLEURS 


lOo 


Arabin  se  sentit  moins  triste  quand  il  eut  do  l’argent.  11  réso- 
lut d’aller  dîner  à son  restaurant  habituel.  « Je  vais  faire  mon 
petit  effet  » pensa-t-il.  Mais  tout  se  passa  discrètement  entre  la 
caissière  et  le  garçon.  ((  Qu’est-ce  que  vous  prétendiez  donc, 
que  M.  Arabin  était  mort?  » dit  la  caissière.  ((  On  m^avait  dit  », 
répondit  le  garçon. 

Pierre  avait  un  grand  appétit.  Mais,  dès  les  premières  bou- 
chées,. sa  faim  s’apaisa,  et  il  ressentit  à l’estomac  une  vive 
douleur. 

— Avez- vous  vu  M.  Cerneaux  et  M.  de  Loiiffeuil? 

C’étaient  ses  deux  amis  intimes,  ses  associés  de  fêle.  C’était 

eux  qui  avaient  dû,  la  veille,  conduire  son  deuil. 

— Je  les  retrouverai,  pensa-t  il,  au  bal  de  TOpéra. 

Car  il  savait  bien  qu’ils  iraient  au  bal  comme  h l’ordinaire, 
qu’ils  ne  seraient  pas  plus  tristes  que  de  coutume,  qu’ils  ne 
crieraient  pas  pour  s’étourdir,  et  qu’ils  diraient  paisiblement 
toutes  les  demi-heures  : ((  Ce  pauvre  bougre  d’Arabin!  » 

Un  journal  du  matin  annonçait  dans  un  éclio  spécial  ((  la 
disparition  d’un  joyeux  fêtard,  Pierre  A*^*,  que  les  habitués  de 
James  connaissaient  bien.  C’était  un  bon  garçon  sans  préten- 
tion. Cette  mort  fera  pleurer  les  beaux  yeux  de  Jeanne  de  Meung, 
et  un  peu  aussi  ceux  d’Alaine  Chartier,  qui  n’est  pas  une 
ingrate.  » 

((  Ces  pauvres  amies!  dit  Arabin,  attendri.  Enfin!  Je  les 
retrouverai  tout  à l’heure  à l’Opéra.  » 

11  s’acheta  un  faux  nez  et  une  barbe.  Puis  il  se  rendit  au  bal. 
Pendant  une  heure,  il  attendit  Lucien  Cerneaux.  Enfin  il  aper- 
çut à la  sortie  d’une  loge  le  front  dénudé  et  la  grande  moustache 
blonde  de  son  ami  intime. 

11  s’approcha  de  lui  pour  l’intriguer.  11  changea  sa  voix  et  lui 
dit  simplement,  car  il  manquait  d’imagination  : 

— Bonjour,  Cerneaux, 


lOG 


CONTRS  DK  DANTUUKIIK 


— Bonjour. 

— Je  suis  uu  ami  de  Pierre  Arabin,  continua  Pierre  Arabiu. 

— Ah!  le  pauvre  bougre  ! dit  Lucien  Cerneaux. 

11  s’éloigna.  Arabin  le  suivit.  Plus  loin^  ils  rencontrèrent 
Jean  de  Louffeuil. 

— Bonjour,  Louffe,  dit  Pierre  Arabin.  Je  suis  un  ami  de 
Pierre  Arabin. 

— Ah!  le  pauvre  bougre!  dit  Louffeuil. 

Tous  trois  s’en  allèrent  dans  le  bal.  Cerneaux  et  l^ouffeuil  ne 
prenaient  aucune  garde  à ce  compagnon  inconnu.  Quant  à 
Pierre  Arabin,  il  évitait  de  brusquer  les  événements  et  s’en 
désintéressait  peu  à peu.  Il  oubliait  même  par  moments  qu’il 
venait  d’être  enterré  vif. 

Cerneaux  et  Louffeuil  se  laissèrent  faire  quand  leur  mysté- 
rieux compagnon  les  invita  à souper. 

A table,  à mesure  qu’approchait  Pinstant  fatal  où  il  allait 
arracher  son  faux  nez  et  sa  fausse  barbe,  Arabin  se  sentait  de 
plus  en  plus  ému.  Son  émotion  J^augmenta  encore  quand  Cer- 
neaux lui  raconta  les  détails  de  sa  mort,  au  bar  : une  congestion 
rapide  après  une  ingestion  d’un  certain  nombre  de  cocktails. 

Arabin  reculait  toujours  l’instant  du  coup  de  théâtre.  Cer- 
neaux et  Louffeuil  avaient  bu  sec.  Ils  étaient  complètement 
partis. 

— Et,  si  on  vous  disait  qu’Arabin  n’est  pas  mort,  qu’il  était 
en  léthargie  et  qu’il  est  sorti  de  sa  tombe...  dit-il  tout  a coup 
d’une  voix  étranglée. 

— On  a vu  des  choses  plus  extraordinaires,  dit  Cerneaux. 

— Et,  si  on  vous  disait  qu’il  n’est  pas  loin  de  vous?... 

— On  lui  ferait  dire  de  s’amener,  dit  posamment  Louffeuil. 

— Et,  si  c’était  moi  Arabin?...  dit  Arabin,  n osant  encore 
arracher  son  faux  nez. 

— Tu  blagues  dit  Cerneaux. 


ET  D’AILLEURS 


107 


— Je  blague?  dit  Arabiii. 

Et  il  retira,  non  sans  peine,  son  faux  nez  et  sa  fausse  barbe 
dont  les  élastiques  s’accrochaient  à ses  oreilles. 


— C’est  bien  lui!  s’exclamèrent  Cerneaux  et  Louffeuil. 

Ils  poussèrent  un  éclat  de  rire  énorme. 

Pierre  Arabin  se  contenta  de  cette  manifestation. 

-A-  Pourquoi  n’as-tu  pas  dit  ça  plus  tôt,  dit  Cerneaux.  On 
aurait  rigolé  au  bal. 

— Il  faut  aller  chez  Alice,  dit  Louffeuil. 

Mais  Alice  n’était  pas  chez  elle.  Et,  chez  Jeanne  de  Meung, 
on  ne  leur  ouvrit  pas.  Aussi  furent-ils  réduits  à errer  dans  les 
maisons  amies  où  malheureusement,  la  nouvelle  de  la  mort 
d’Arabin  n’était  pas  encore  répandue. 

Partout,  il  faisait  le  récit  de  son  aventure.  Mais,  alors  que 
certaines  de  ces  dames  l’écoutaient  complaisamment,  d’autres 
semblaient  distraites,  et  la  plupart  disaient  : Tu  n’as  rien  de 
plus  gai  à nous  raconter?  Tu  ferais  mieux  de  payer  une  bou- 
teille de  champagne.  » 


Incidents  Passionnels 


Il  était  cinq  heures  du  soir.  On  avait  semé,  l’après-midi 
durant,  une  petite  neige  parcimonieuse.  La  nuit  tombait.  Je 
m’étais  aposté  près  de  la  grande  maison  sombre.  Et  je  vis  des 
choses  que  les  passants  affairés  n’avaient  pas  l’air  de  voir. 
Sous  la  large  porte,  des  gens  de  tout  âge  et  de  toute  condition 
allaient  et  venaient,  les  uns  violemment,  les  autres  à pas  lents, 
comme  des  ombres  éternelles.  Je  vis  sortir  une  vieille  dame 
hautaine,  qui  avait  dû  être  belle.  Elle  tenait  à la  main  un  long 
poignard,  gainé  de  cuir  florentin.  Elle  passa  devant  moi  sans 
me  regarder  et  disparut  dans  la  foule. 

Et  presque  au  même  instant,  la  suivant  à quelques  pas, 
sortit  un  étrange  petit  vieillard^  à la  barbiche  rude,  lequel  boi- 
tait, et  marchait  précipitamment,  et  tenait  sous  son  bras  droit 


CONTES  J)E  PANTUUGIIE  ET  D’AILLEURS 


100 


une  vieille  mandore.  Et  le  vieillard,  lui  aussi,  disparut  parmi 
les  passants. 

Mais  voici  qu'une  autre  vieille  femme  quitta  à son  tour  la 
grande  maison  sombre.  Celle-là  était  courte  et  large.  Elle  ser- 
rait contre  sa  poitrine  un  coffret  de  bronze.  Elle  s'arrêta  un 
instant  sur  le  seuil,  parut  hésiter,  et  se  perdit  dans  la  foule. 

Où  donc  s'en  étaient  allés  ces  mystérieux  personnages,  la 
vieille  dame  au  poignard,  lé  vieux  monsieur  à la  mandore,  et 
rautre  vieille  dame  au  coffret  de  bronze?  Mais  ce  n'était  pas 
pour  me  poser  de  telles  questions  que  je  stationnais  depuis 
trois  quarts  d’heure  devant  le  sombre  bâtiment  de  l’Hôtel  des 
Ventes. 

Il  faut  vous  dire  que,  la  veille  au  soir,  j’avais  fait  la  con- 


naissance d’une  femme  mariée,  d’une  grosse  femme  mariée, 
de  trente-deux  ans,  à qui  j'avais  donné  rendez-vous,  à ce  coin 
de  la  rue  Drouot  et  de  la  rue  Rossini.  Mes  affaires  avaient 
marché  rondement.  Rencontrée  aux  abords  de  la  gare  Saint- 
Lazare,  la  grosse  dame  mariée  toléra  que  je  marchasse  à ses 
côtés.  Nous  causâmes.  Quand  j'eus  appris  qu'elle  était  de 


110 


CONTES  J)E  PANTRUGHE 


bonne  famille,  qu'elle  avait  pour  mari  un  commerçant  hono- 
rable, je  l’invitai  à dîner  pour  le  soir  même,  en  cabinet  parti- 
culier. Mais  elle  était  attendue  chez  elle.  Elle  accepta  mon 
rendez-vous  pour  le  lendemain.  Je  raccompagnai  jusqu’à  son 
train  et  je  pris  incontinent  une  voiture  pour  aller  conter  la 
chose  à mon  ami  Edouard. 

Edouard  me  demanda  si  la  grosse  dame  était  jolie.  Je  répon- 
dis : ((  Non,  pas  précisément.  ».  (C’était  en  effet  une  grosse 
dame  sur  la  beauté  de  laquelle  les  avis  pouvaient  être  parta- 
gés, et  je  voulais  enlever  à Edouard  la  satisfaction  bien  légi- 
time de  la  découvrir  laide,  au  cas  où  il  la  rencontrerait  à mon 
bras.) 

Ma  moirée,  au  boulevard,  fut  allègre,  troublée  seulement  par 
un  calcul  dont  je  ne  sortis  point  : peut-on  avec  quatre-vingt 
francs  épuiser  toute  la  série  des  plaisirs  suffisants  pour  épater 
une  dame  indulgente  de  la  banlieue  ouest? 

Assis  à la  terrasse  d’un  café,  je  regardais  les  passants,  avec 
le  contentement  du  Monsieur  qui  a une  liaison  en  vue,  son  pain 
sentimental  cuit  pour  quelques  semaines,  et  la  perspective  de 
pouvoir  se  reposer  ensuite,  au  moins  pendant  six  mois,  sur  les 
lauriers  de  cette  première  bonne  fortune  sérieuse. 

J’allai,  dans  l’après-midi  du  lendemain,  retenir  deux  places 
pour  les  Remords  d'Alberte,  pièce  moderne  en  trois  actes,  à qui, 
quelques  jours  auparavant,  la  presse  fait  un  succès  moyen. 
11  y a des  pièces,  vous  savez,  à qui  la  presse  avait  fait  un  accueil 
assez  tiède,  et  qui,  malgré  ça,  sont  très  bien.  Et  puis,  aux  abords 
des  succès  tapageurs,  les  marchands  de  billets  sont  si  durs  ! 

Deux  places  dans  une  baignoire.  En  arrivant  de  bonne  heure, 
en  donnant  quarante  sous  à l’ouvreuse,  on  avait  de  fortes 
chances  d’être  seuls. 

La  grosse  dame  arriva  à six  heures.  Un  fiacre  nous  emmena 
vers  le  petit  restaurant  très  convenable  que  m’avait  indiqué 


ET  D’AlLLEüRfS 


111 


mon  ami  Edouard.  Chemin  faisant,  je  Tembrassai  tendrement 
et  nous  échangeâmes  nos  petits  noms.  Elle  s’appelait  Rosalie. 
Puis  j’entamai  une  longue  dissertation  pour  démontrer  la  su- 
périorité du  restaurant  oii  nous  allions  sur  d’autres  restaurants 
moins  confortables,  quoique  plus  à la  mode.  On  nous  installa 
dans  un  petit  cabinet.  Je  pris  la  carte  et  je  proposai  quelques 
plats  compliqués  qu’elle  refusa  discrètement.  On  s’en  tint  fina- 
lement au  potage  et  à des  viandes  froides  assorties.  Pour  corser 
l’addition  qui  restaient  bien  au-dessous  de  mes  prévisions,  si 


restreintes  qu’elles  fussent,  je  commandni  (signal  des  galantes 
entreprises)  une  bouteille  de  champagne,  dont  nous  parvînmes, 
en  nous  forçant  un  peu,  à absorber  la  moitié. 

Nous  nous  rendîmes  à huit  heures  un  cpiart  au  théâtre.  C’est 
certainement  un  plaisir  de  raffiné  que  de  se  trouver  seul  dans 
une  salle  de  spectacle.  Mais,  pour  le  bien  goûter,  il  faut  s’appe- 
ler Louis  de  Bavière  et  avoir  voulu  cette  solitude.  Je  constatai 
avec  amertume  que  la  presse  avait  encore  exagéré  le  succès  des 
liemords  dWlberte,  et  j’aurais  presque  consenti  à payer  des 
passants  pour  garnir  les  banquettes.  Enfin,  quajid  le  rideau  se 
leva  sur  la  grande  pièce,  je  m’estimai  heureux  décompter  vingt- 
trois  personnes  au  parterre.  En  regardant  attentivement  la 
scène,  on  n’apercevait  pas  le  vide  du  balcon. 


112 


CONTi:S  DK  l‘ANTnLCHK 


Soudain  Rosalie  me  saisit  le  bras  et  me  montra  au  troisième 
rang  de  rorchestre  le  monsieur  grisonnant  que  je  l’avais  vue 
rejoindre  la  veille,  à la  gare  Saint  Lazare  : 

— Mon  mari  ! 

Elle  dit  simplement  : Mon  mari  ! et  non  pas  : Ciel  ! mon  mari  : 
comme  les  dames  ont  l’habitude  de  le  faire,  dans  les  romans, 
en  semblable  circonstance. 

Bien  qu’ennuyé  moi-même,  je  pris  un  air  dégagé  et  je  rassurai 
Rosalie.  Nous  étions  bien  cachés  au  fond  de  la  baignoire,  isolés 
dans  notre  pur  amour  par  un  treillis  de  bois  doré.  Elle  était 
triste  et  agitée.  Je  lui  proposai  de  partir  pendant  un  acte,  mais 
les  Remords  d'Alberte,  au  cours  de  la  scène  III  du  2,  nous  paru- 
rent tellement  poignants  que  nous  attendîmes  la  fin,  désireux 
de  voir  la  pauvre  héroïne  débarrassée  du  lourd  fardeau  qui 
opprimait  son  âme. 

Au  cours  du  troisième  acte,  nous  travaillâmes  une  seconde 
fois  par  conscience  et  sans  ardeur  au  déshonneur  du  Monsieur 
de  Torchestre. 

A la  fin  du  spectacle,  nous  laissâmes  les  vingt-trois  specta- 
teurs réclamer  paisiblement  leur  vestiaire,  et  nous  attendîmes 
dix  bonnes  minutes  dans  la  baignoire.  Mais  la  fatalité  voulut 
qu’à  notre  sortie  le  mari  fut  encore  devant  la  porte.  Nous  nous 
trouvâmes  nez  à nez  avec  lui.  Qu’allait-il  se  passer  ? 

Il  ne  se  passa  rien.  11  affecta  de  ne  pas  nous  voir.  Je  fis  monter 
Rosalie  hébétée  dans  une  voiture.  Elle  poussait  des  petits  sanglots 
réguliers,  et  répétait  : ((  Mon  Dieu,  qu’est-ce  qu’il  va  me  dire  en 
rentrant  ! Mon  Dieu  ! qu’est-ce  qu’il  va  me  dire  en  rentrant  ? » 

Elle  me  promit  en  me  quittant  un  rendez-vous  pour  le  sur- 
lendemain et  des  nouvelles  le  plus  tôt  possible.  Je  ne  reçus  rien 
et  elle  ne  vint  pas.  Les  journaux  cependant  ne  relatèrent  aucun 
drame  conjugal  dans  la  banlieue  ouest.  L’affaire  était-elle 
classée? 


ET  D’AILLEURS 


m 


Deux  mois  après,  Rosalie  m’écrivit  une  lettre  de  quatre  pages. 
Elle  me  priait  de  lui  prêter  cinquante  francs.  Je  portai,  dans  un 
noble  geste  la  main  à mon  portefeuille  qui  se  trouva  malheu- 
reusement être  vide.  Mais  je  devais  toucher  deux  cents  francs 
la  semaine  suivante.  J'en  distrairais  deux  louis  et  demi  que 
j’enverrais  à Rosalie. 

Je  ne  sais  quelles  circonstances  m’empêchèrent  de  mettre  ce 
petit  projet  à exécution. 


La  Duchesse  Poison 


SCÈNE  I 

La  scène  représente  la  terrasse  d’un  café  du  boulevard,  vers  six  heures  du 
soir.  Muche,  dit  Théodore  de  Soupières,  est  assis  devant  une  table.  Il  a 
demandé  « de  quoi  écrire  » et  consulte  fébrilement  sa  montre.  Théodore  de 
Soupières  est  l’auteur  du  roman  la  Duchesse  Poison,  qui  paraît  en  feuil- 
leton, avec  un  grand  succès,  dans  le  Cri  nationaL 
Passe  un  confrère  et  ami,  le  petit  Duflel. 


Difiel.  — Embêté? 

Soupières.  — Très  embêté.  J'ai  mon  feuilleton  à écrire  pour 
tout  à ITieure.  J’ai  déjà  manqué  un  jour,  hier,  et  aujourd’hui  je 
suis  obligé  de  le  faire,  absolument.  Et  ' ii  rendez-vous  dans  un 
quart  d’heure  avec  une  femme  tout  a fait  épatante,  qu’il  me 
sera  impossible  de  lâcher  de  la  soirée.  Est-ce  que  tu  suis  mon 
feuilleton  ? 


CONTKS  DE  l>ANTlU;cifK  ET  D'AILIJU US 


ii:; 


Dufiel.  — Oui,  assez  régulièrement. 

Soupières.  — Je  ne  te  demande  pas  d’appréciation...  ïu 
pourrais  me  rendre  un  sacré  service.  Fais-moi  mon  feuilleton 
d’aujourd’hui.  Tu  n’as  rien  à faire. 

Dufiel.  — Tu  es  dur.  D’ailleurs  je  n’ai  rien  à faire.  C’est  mal- 
heureusement juste. 

Soupières.  — Ça  va,  hein?  Tu  es  vraiment  chic.  D’ailleurs,  je 
touche  cinq  louis  par  feuilleton.  Ça  te  fera  cinq  louis  de  bon. 

Dufiel.  — Ça  ira  complètement  si  tu  peux  m’avancer  les 
cinq  louis,  qui  seraient  bien  reçus  à l’heure  actuelle.  Tu  dois 
être  galet tcux. 

Soupières.  — Les  voilà.  Travaille,  mon  vieux.  Mais  ne  fais 
pas  bouger  l’action.  Piétine  surplace...  Allons!  tu  es  vraiment 
chic.  Tu  connais  Coude,  le  secrétaire  de  rédaction  du  Cri  na- 
tional? Porte-lui  la  copie  comme  si  je  t’en  avais  chargé,  et 
corrige  toi-meme  les  épreuves.  Le  correcteur  est  un  peu  loufoc 
et  Coude  passe  son  temps  à faire  des  i*éussites  avec  des  dominos. 
Au  revoir,  vieux,  tu  es  un  chic  type! 


SCÈNE  11 

Ncui‘  lieures  du  malin.  I.c.  ménage  Balbiis  est  encore  couché,  Auguste  Rail)ns 
n'étant  pas  allé  au  bureau  ce  matin-là.  La  jeune  madame  lialbus  attend 
avec  impatience  le  retour  de  la  bonne  qui,  en  revenant  du  marché,  doit 
monter  le  Cri  national. 

Balbus.  — C’est  si  intéressant,  ce  feuilleton? 

Mme  Balbus.  — Oh!  mon  chéri,  tu  n’as  pas  idée  l Je  n’ai 


116 


CONTES  DE  PANTRECHE 


jamais  vu  un  aussi  beau  feuilleton.  Je  ne  comprends  pas  que  tu 
ne  le  lises  pas. 

Balbus.  — Est-ce  que  j'ai  le  temps  de  lire  ces  machines-là? 

Mme  Balbus.  — Oh!  pour  cinq  minutes  que  ça  te  pren- 
drait chaque  jour!  C'est  si  joli!  Tu  ne  peux  pas  t'imaginer.  Tu 
devrais  le  suivre  à partir  d'aujourd'hui.  Je  te  mettrai  au  cou- 
rant en  te  racontant  le  commencement.  11  a déjà  paru  quarante- 
cinq  feuilletons. 

Balbus.  — De  quoi  s'agit-il? 


Mme  Balbus.  — Écoute  : Il  y a d'abord  Claude  Fatal,  qui 
est  un  médecin  de  village,  et  qui  a recueilli  une  enfant,  une 
petite  fille,  qu'il  a trouvée  dans  la  neige.  Cette  petite  fille  est 
restée  pendant  six  mois  entre  la  vie  et  la  mort,  et  le  docteur  a 
fini  par  la  sauver.  Figure-toi  que  cette  petite  fille  n'était  autre 
que  la  fille  du  duc  de  Chanteclair,  qui  a épousé  en  secondes 
noces  une  méchante  femme  qu'on  appelle  la 'duchesse  Poison. 
Il  ne  se  doute  pas  que  la  duchesse  Poison,  qui  se  donnait  pour 
une  Italienne,  la  comtesse  de  Rollina,  est  en  réalité  la  femme  du 
vieux  médecin,  que  Claude  Fatal  a chassée  de  chez  lui  un  soir 
d'hiver.  Personne  ne  connaît  tous  ces  secrets-là,  qu'un  domes- 
tique du  château,  le  vieux  Parfait, 


ET  D’AILLEURS 


117 


Ce  n’est  pas  tout.  Figure-toi  que  la  jeune  fille  trouvée,  qui  a 
déjà  vingt-trois  ans,  et  qui  est  très  pure  et  très  chaste,  aime  un 
jeune  olficier  de  marine  nommé  Léonard.  Quant  à elle,  on  ne 
connaît  pas  son  vrai  nom,  mais  Claude  Fatal  Fa  appelée  Glo* 
rieuse,  parce  que,  le  soir  où  elle  a été  trouvée  dans  la  neige, 
c’étàit  la  date  anniversaire  d’une  des  trois  journées  de  1830. 

M.  Balbus  a écouté  distraitement  cette  histoire,  ayant  pour  le  moment 
d’autres  préoccupations.  Les  malheurs  de  Claude  Fatal  l’intéressent  peut- 
être  moins  que  certaines  particularités  anatomiques  de  Balbus.  Quelques 
minutes  après,  quand  la  bonne  apporte  le  journal,  les  deux  époux  sont 
étendus  côte  à côte.  Us  ne  disent  mot  et  paraissent  sommeiller. 

Mme  Balbus  [non  sans  langueur).  — Auguste?  Lis-moi  le 
feuilleton,  dis?  Tu  es  plus  près  de  la  fenêtre. 

Balbus  jette  d’ahord  un  coup  d’œil  rapide  sur  les  derniers  cours  du  soir 
et  sur  les  nouvelles  de  Madagascar.  Puis  il  entame  la  lecture  du  46*  feuil- 
leton de  la  Duchesse  Poison. 

Balbus  [lisant).  — ((  Glorieuse  s’était  levée  de  bonne  heure, 
ce  matin-là.  Un  gai  soleil  entrait  par  la  fenêtre  aux  rideaux  de 
mousseline  dans  la  charnt)re  virginale.  La  jeune  fille  s’habilla 
pour  descendre  au  jardin  et,  comme  elle  allait  sortir,  elle  se 
souvint  qu’elle  avait  oublié  de  se  laver,  depuis  deux  jours,  le 
visage  et  les  mains.  Elle  passa  rapidement  un  linge  mouillé  sur 
son  nez  et  sur  ses  oreilles.  Soudain,  elle  sentit  qu’on  la  saisissait 
à la  taille.  C’était  Claude  Fatal,  le  brave  docteur.il  appuya 
sa  bouche  édentée  sur  les  lèvres  de  Glorieuse  et  lui  donna  un 
baiser  prolongé...  » 

Mme  Balbus.  — Non,  il  n’y  a pas  ça... 

Balbus.  — Regarde  toi-même! 


118 


CONTES  DE  PANTRUCHK 


Mme  Balbus.  — C’est  sûrement  une  faute  d’impression.  Ils 
ont’imprimé  : ((  sur  les  lèvres  » au  lieu  de  : « sur  le  front  ». 

Balbus  [lisant).  — a Sais-tu  qui  est  à la  porte  ? dit  le  docteur 
Fatal  à Glorieuse.  Le  vieux  Parfait,  le  domestique  du  château. 
— Qu’il  entre,  dit  Glorieuse.  Lui  seul  peut  éclaircir  le  mystère 
de  ma  naissance.  » Le  vieux  serviteur,  courbé  par  l’âge,  fit  son 
apparition,  a Laissez-moi  seule  avec  lui,  » dit-elle  au  docteur, 
qui  quitta  aussitôt  la  chambre.  La  jeune  fille  s’approcha  alors 
du  vieillard,  lui  redressa  les  épaules  et  lui  planta  sur  la  bouche 
un  rude  et  passionné  baiser...  [S'interrompant:)  — Il  est 
dégoûtant,  ton  roman. 


Mme  Balbus  . — Ce  n’esl  pns  possil)](\  ra  que  tu  dis  là. 

Balbus.  — Regarde  toi-méme. 

Mme  Balbus,  — Alors,  c’est  une  tactique  de  la  part  de  la 
jeune  fille.  C’est  certainement  une  tactique  de  sa  part. 

Balbus.  — C’est  une  tactique  un  peu  bizarre  pour  une  jeune 
fille  [Lisant:)  a Le  vieillard  fit  signe  à Glorieuse  que  le  moment 
des  révélations" était  venu...  Chapitre  vingt-sept.  La  vengeance 
de  l'amiral.  Pendant  ce  temps,  que  faisait  Léonard?  » 

Mme  Balbus  [enthousiaste).  — Ah  ! tu  vas  voir!  Tu  vas  voir 


ET  D’AILLEURS 


119 


Léonard,  comme  il  est  sympathique!  C’est  rofficier  de  marine, 
le  fiancé  de  Glorieuse.  11  est  admirable  d’intégrité,  de  loyauté  et 
d’honneur. 

Balbus.  — ((  Léonard,  tout  en  se  rendant  chez  la  veuve  de 
l’amiral,  additionnait  mentalement  les  sommes  qu’il  avait 
encaissées  dans  sa  tournée  du  matin.  Il  avait  touché  55  francs 
chez  Georgette.  La  nuit  avait  été  moins  bonne  pour  Maria  qui 
n’avait  amené  que  deux  louis.  Quant  à Irma,  elle  arrivait 
comme  toujours  bonne  première  avec  70  francs.  Et  encore  Léo 
nard  la  soupçonnait  d’en  cacher.  » [S'interrompant:]  Mais 
c’est  absolument  ignoble.  Et  voilà  le  monsieur  que  tu  me  pré- 
sentes comme  la  personnification  de  l’honneur  et  de  l’intégrité  ? 

Mme  Balbus.  — Tu  ne  comprends  pas.  Moi,  je  ne  sais  pas  ce 
qu’il  veut  dire  avec  ces  histoires  de  femmes  et  d’argent,  mais 
tu  comprendrais,  comme  moi,  si  tu  avais  lu  le  feuilleton,  que 
Léonard  n’est  pas  capable  d’une  chose  ignoble. 

Balbus.  — Il  se  fait  simplement  entretenir  par  des  femmes, 
ton  Léonard.  C’est  dégoûtant  qu’un  auteur  ose  prêter  un  tel 
rôle  à un  officier  de  mnrine!  Si  c est  là  ta  littérature,  je  t’en 
félicite.  C est  du  propre  ! 

Mme  Balbus  (avec  autorité).  — Je  te  répète  que  Léonard  n’est 
p«‘is  capable  d’une  dîose  ignoble.  S’il  agit  ainsi,  c’est  ([u’il  a ses 
raisons,  qui  sont  des i)lus  généreuses  et  des  plus  désintéressées... 
Cou  l inné! 

Balbls.  — c Léonard  arriva  chez  lu  veuve  de  l’amiral.  ». 

Mme  Balbus.  — C’est  elle  qui  a élevé  Léonard,  c’est  une 
sainte  ! 

Balbus.  — ((  Dès  ([u’elle  vit  entrer  le  jeune  homme,  elle  se 
précipita  à son  cou.  ((  Prends-moi!  Prends-moi!  » s ecria-t-elle 
avec  véhémence.  Il  l’entraîna  vers  le  fond  de  la  pièce.  )) 


120 


CONTRE  DE  PANTRUGUE  ET  D'AILLEURS 


Mme  Balbus.  — Non,  ce  n'est  pas  possible!  H n'y  a pas  ça? 
Balbus.  ---  Tn  m'embêtes.  Je  n'invente  pas.  Lis  toi-même! 

Mme  Balbus.  — B y a que  Léonard  fait  ces  choses-là  avec 
la  veuve  de  l'amiral? 

Balbus.  — Kegarde  toi-même. 

Mme  Balbus  {atterrée).  — Mais  c'est  sa  grand'mèrc! 


FIN 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Pages 

Le  Prestige  des  bankn  >tes 5 

Le  Collectionneur 10 

Qu’est-ce  qu’ils  peuvent  bien  nous  dire  ? 14 

Gangrène  des  paletots  et  Névrose  des  bottines 17 

Apparitions 21 

Stratégie  chinoise 26 

Une  Semaine  bien  remplie 27 

La  Politesse  et  l’Amitié 30 

A la  Guerre 33 

L’appétit  vient  en  mangeant 3(> 

Début  au  Barreau 42 

Une  Soirée  perdue 48 

Les  Prix  de  l’Académie 54 

Doléances  d’un  Académicien 57 

La  Girafe,  le  Perroquet,  la  Sarigue  et  les  <5  ux  Kmployés  de  la  Compa- 
gnie des  Omnibus 60 

Publicité  dans  les  Salons 65 

Les  Poissons  des  grands  lacs  d’Afrique 68 

En  Sabots 72 

Les  aimables  Causeurs  des  Salons 74 

Le  Roi  Dagobert 77 

La  Rixe 81 

Péripéties - 83 

La  Foire  aux  pains  d’épices 01 

Voyage  en  Orient 94 

L’Aventure  de  Pierre  Arabin 100 

Incidents  passionnels 108 

La  Duchesse  Poison.  114 


PARIS. 


1 MPRIMERIE  DE  VAU  GIRARD. 


152,  RUE  DE  YAUGIRARD. 


F.  JUVEN  & C'«,  Éditeurs,  10,  rue  St-Joseph,  PARIS 


Le  Rire 

LE  PREMIER  JOURNAL  HUMORISTIQUE  FRANÇAIS 
Paraissant  chaque  semaine 
Illustrations  en  noir  et  en  couleurs  des  premiers  artistes 

FORAIN,  CARAN  D’ACHE,  LÉANDRE,  MÉTIVET,  WILLETTE 
GYP,  JEANNIOT,  HERMANN-PAUL,  STEINLEN,  HUART,  RADIGUET,  RABIER 
DELAW,  DÉPAQUIT,  FAU,  LÉONNEC,  COUTURIER 
HEIDBRINCK,  TOULOUSE-LAUTREC,  LA  NÉZIÈRE,  ETC. 

La  collection  du  Rire  est  le  plus  amu- 
sant et  le  plus  varié  des  albums  à con- 
server et  à feuilleter  sans  cesse.  Chaque 
semestre  forme  un  volume  (300  pages, 

1500  dessins  en  noir  et  en  couleurs, 
nombreux  contes  et 
. fantaisies  des  meilleurs 
humoristes,  3 fr.  50). 

Le  premier  volume 
contenant  huit  mois  au 
lieu  de  six,  5 fr. (franco) 

Le  Rire,  qui  a com- , 
mencé  à paraître  en 
novembre  1894,  com- 
prend actuellement  4 
vol. semestriels  et  2 vol. 
annuels.  Ces  derniers 
sont  en  vente  au  prix 
de  : 7 fr.,  broché  ; 

10  fr.,  relié. 


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Envoi  d’un  numéro  spécimen  contre  10  cent.  i S Centimes 

Chaque  numéro  du  RIRE  contient  12  pages  de  dessins  en  njoir  et  en  couleurs 
Lie  est  ineontestablemen^t  le  mieait  fait, 

le  plus  luxueux  et  le  moins  coûteux 
des  joupuaux  humoristiques  français. 


F.  JUVEN  & Cje,  Editeurs,  10,  rue  St-Joseph,  PARIS 


certainement  la  Revue  devul- 
on  la  mieux  faite,  la  plus  inté- 
sante.  Rédigéed'une manièresimple, 
claire,  et  illustrée  de  nombreuses  gra- 
vures très  soignées,  elle  est  à la  portée 
de  tous[  — A la  piste  de  toutes  les  découvertes 
<a  des  dernières  inventions,  elle  permet  à chacun 
de  se  tenir  constamment  et  avec  intérêt,  au  cou- 
rant de  tous  les  progrès  scientifiques. 

La  Vie  Scientifique  paraît  toutes  les  semaines 
en  un  numéro  de  grand  format,  superbement 
illustré,  sous  couverture. 


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Six  mois. 


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Les  Abonnements  partent  du  1'"^  de  chaque  mois 
Envoi  d'un  numéro  spécimen  contre  15  centimes 


18  fr. 
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F.  JUVEN  & C'®,  Éditeurs,  10,  rue  St-Joseph,  PARIS 


LA  LECTURE  ILLUSTRÉE 

Paraissant  les  (0  et  25  de  chaque  mois 


La  Lecture  illus- 
trée, magazine  litté- 
raire de  la  famille, 
Joint  à l’attrait  de  la 
publication  des  œu- 
vres les  plus  remar- 
quables des  grands 
écrivains  contem- 
porains, Fintérét  de 
variétés  curieuses 
ou  piquantes,  ins- 
tructives autant 
qu’agréables,  les 
unes  et  les  au- 
tres illustrées 
soit  de  dessins 
inédits  de  nos 
meilleurs  ar- 
tistes, soit  de 
reproduc- 
tions photo- 
graphiques 
de  d O c U - 
ments  origi- 
naux. 


Voici  les  principales 
œuvres  publiées  en  ce 
moment  dans  la  Lecture 


BRICHANTEAU,  Comédien, 

par  JüLKs  GLARETIE,  à qui 
sa  situation  d’administra- 
teur de  la  Comédie-Fran- 
çaise a permis,  mieux  qu’à 
nul  autre,  d’observer 
le  monde  du  théâtre 
et  de  le  peindre  sur  le 
vif. 


MÉMOIRES 
D^UN  CRITIQUE 

par  JcLhS  LE  VAL- 
LOIS,  qui  fut  long- 
temps le  secré- 
taire de  Sainte- 
Beuve. 


IL  JOUJOU 

pai  RenêMai- 

ZEROY. 


ROLANDE 
ET  [ANDRÉE 

parERNEST 

Daudet. 


Brichanteau  dans  le  rôle  de  Bonis  XI . 

BRICHANTEAU,  comédien,  par  J.  Claretie 

Illustrations  de  C.  Léandre 

(SPÉCIMEN  DES  VIGNETTES) 

La  Lecture  publie  également  dans  chaque  numéro  un  chapitre  de 
L’Actualité  par  le  Passé,  spécialement  écrit  pour  la  Lecture  Illustrée 

par  John  Grand  Carteret,  le  spécialiste  et  iconographe  bien  connu.  ’ 
Puis  suivront  : Le  Maître  de  l’heure,  le  si  remarquable  roman  de 
M.  Hugues  Le  Roux,  Les  Spirites  de  Tolstoï,  traduit  par  Michel  Delines, 
Amants,  par  Maurice  Donnay,  Guillaume  II  intime,  par  Maurice 
Leudet,  etc. 


PARIS 


Six  mois  ; ’RJ  départements  \ 8 [?;  1 ÉTRANGER 


Un  an.  16  fr. 
Six  mois  9 fr. 


Les  Abonnements  partent  des  Janvier,  Avril,  Juillet  et  Octobre 
Envoi  d’un  numéro  spécimen  contre  30  ceyitimes 


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des  baccalauréats,  des  écoles  militaires  ou  commerciales,  ces  mé- 
thodes permettent  d'arriver  très  rapidement  à lire,  dans  leur  lan- 
gue d’origine,  les  livres  et  journaux  étrangers. 

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numérotés  y au  prix  de  iO  fr.  l'exemplaire. 


Armand  LEYRITZ 


Les  Vilaines  Bêtes 

AVEC  UNE  PRÉFACE 

de 

Max  de  Nansouty 


Illustrations  de  DRUILLET 


L’aquarelle  de  la  couverture  est  tirée  en  chromotypographie, 
en  quatre  couleurs. 

1 volume  in-16,  grand  colombier 3 fr.  50 


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Petite  Collection  du  “ ” 


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Sous  ce  titre  paraît  régulièrement  une  série  de  volumes  de 
nos  auteurs  les  plus  gais  et  les  plus  aimés  du  public  : 


TRISTAN  BERNARD,  WiLLY,  ALPHONSE  ALLAIS 
GEORGES  AURIOL,  AUGUSTE  GERIVIAIN 
DEPAQUIT,  GOUDEZKI,  VEBER 
Etc.,  etc. 


Ces  volumes  sont  illustrés  par  les  principaux  dessinateurs 
du  “ Rire 


L.  MÉTIVET,  VALLOTON,  HERMÀNN-PAUL,  etc. 

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Sous  presse  : 

L’ A rgdnaute,  par  WiLLY  et  Andreb  Cocotte.  Illustrations  de 
. L.  MÉTIVET,  ' 


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L’ Arroseur,  par  Alphonse  Allais, 
Petite  C hutte,  par  Auguste  Germain 
Demi-Théâtre,  par  Pierre  Veber,  etc. 


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